Les Francais en Prusse – Chapitre 2.

Parmi les récits des voyageurs qui explorèrent les champs de bataille d’Iéna et d’Auerstaedt à l’époque où les souvenirs de ces grandes journées étaient encore palpitants, l’un des plus intéressants est celui qui fut publié, dès l’année 1870, dans le recueil intitulé : Lettres confidentielles sur ce qui s’est passé à la cour de Prusse depuis la mort de Frédéric II (le Grand) (1). Nous reproduisons les traits les plus saillants de cette relation, surtout au point de vue de la couleur locale, assez négligée jusqu’ici par les historiens français du premier Empire. Nous retranchons seulement la majeure partie des considérations stratégiques, qui abondent dans ce récit, comme dans toutes les autres publications du temps. Dans ces jours si malheureux pour la Prusse, un observateur impartial aurait déjà commencé à mieux augurer de son avenir, en présence de cet acharnement des esprits à reprendre, à discuter minutieusement les détails du désastre. On ne se lassait pas de rappeler, de flétrir des fautes trop réelles, en y joignant des trahisons imaginaires. Les personnes les plus étrangères à l’art militaire s’absorbaient dans la recherche des plans offensifs, défensifs ou des manœuvres qui auraient pu modifier ou intervertir de fond en comble le dénouement fatal. C’était là, après tout, un symptôme de vitalité énergique ; celui qui sent vivement sa blessure est rarement près d’en mourir.

Dans le cours de ce siècle qui commençait si glorieusement pour elle, la France devàit connaître à son tour, et plus d’une fois, ces emportements douloureux et salutaires du patriotisme.

Des affaires particulières m’ayant appelé à Leipzig, dit le voyageur berlinois, j’ai accompli à cette occasion un triste pèlerinage au tombeau de la gloire prussienne. J’ai parcouru les deux rives de la Saale, de Saalburg à Koesen… Là, notre Allemagne a perdu son dernier appui, pour demeurer livrée à l’implacable rivalité de deux influences étrangères, l’argent anglais, le canon français. Cette belle vallée de la Saale est désormais un terrain classique. Après vingt années de guerres presque toujours malheureuses, l’Autriche est encore debout. La Pologne, en état permanent d’anarchie,, sans industrie, sans armée régulière, entourée de voisins cupides, avait encore duré plusieurs siècles. Ce sera pour la postérité un sujet d’éternel étonnement, qu’un peuple, qui naguère avait résisté victorieusement pendant sept années à la coalition des plus puissants États de l’Europe, ait si complètement succombé en sept jours (8-15 octobre 1806) ! Est-il dans l’histoire un second exemple d’un écroulement aussi prompt, aussi complet! ! ”

Telles étaient alors les impressions des patriotes prussiens… Ils ne prévoyaient ni leur revanche de 1813, ni cette autre campagne de sept jours qui devait aboutir à Sadowa, bien moins encore les événements d’une date plus récente qui ont dépassé de si loin les plus hautes espérances du plus grand de leurs souverains.

La plupart de ces publications contemporaines des désastres de la monarchie prussienne trahissent au contraire un découragement profond, le sentiment d’une décadence incurable… En présence de cette nation descendue si bas pour se relever si vite et si haut, sachons, à notre tour, nous préserver du désespoir, le seul malheur sans remède. Sursùm corda ! Élevons nos cœurs vers un meilleur avenir, et tâchons de le mériter !

Saalburg, où la première rencontre eut lieu en 1806, est un des sites les plus curieux de cette vallée où les points de vue pittoresques abondent. C’est en même temps une position militaire de premier ordre. La Saale y décrit une courbe autour d’un contre-fort haut d’environ mille pieds, qui se décompose en plusieurs étages de terrasses descendant vers la rivière. Sur cette croupe, dont les ondulations se prolongent durant une lieue au moins, tant en à l’amont qu’en aval, s’élève le vieux Saalburg, qu’entourait à cette époque un rempart du moyen-âge. Cette bourgade consistait en une rue unique, qui, par une pente rapide, aboutissait à un pont de bois sur la Saale. L’occupation immédiate de Saalburg importait essentiellement à Napoléon, qui dirigeait sur ce point son centre (Bernadotte, Davoust), en même temps que sa droite (Soult, Ney) marchait sur Hof, et sa gauche (Lannes, Augereau), sur Saalfeld.

Le 9 octobre, l’avant-garde française, commandée par Murat, parut, devant Saalburg. Ce poste n’était occupé que par un bataillon d’infanterie, deux escadrons et quelques canons, et l’on attendait si peu de ce côté l’effort principal des Français, qu’aucune mesure n’avait été prise. On n’avait ni brûlé le pont, ni barricadé la vieille porte !

Vers quatre heures de l’après-midi, le bruit du canon annonça à Tauenzien, commandant du corps le plus rapproché, que Saalburg était vivement attaqué. Il y courut, comprenant enfin l’importance de ce poste ; mais dans ce moment il était déjà trop tard….

Les écrivains militaires prussiens prétendent que si Saalburg avait été plus fortement occupé d’avance, ou assez vigoureusement défendu pour donner le temps d’arriver au secours, Napoléen, ne pouvant faire déboucher son centre au moment voulu, aurait été contraint de suspendre le mouvement des deux autres colonnes, et par conséquent de changer tout son plan; qu’à la vérité, la rivière était guéable sur quelques points au dessus et au dessous du pont (notamment au lieu dit Klostermühle) ; mais qu’un passage dans de telles conditions aurait nécessairement retardé la marche des deux corps qui composaient le centre de l’armée française; enfin, que si Napoléon avait été obligé d’employer seulement deux jours à forcer ou à tourner cette position, il aurait trouvé Tauenzien et le prince Louis réunis au prince d’Hohenlohe. Il y avait encore loin de là à une victoire prussienne, ou même à une bataille douteuse. Mais, suivant les historiens qui considèrent les arrangements pris à Tilsitt au détriment de la Prusse comme ayant été l’une des causes éloignées de la chute du premier Empire, il eût peut-être mieux valu, dans l’intérêt de Napoléon, qu’une défense plus habile ou moins malheureuse de la Prusse en 1806 lui suggérât l’idée de traiter immédiatement avec elle …..

Napoléon se trouvait alors tout près de là, au château du prince de Reuss à Ébersdorf 1)C’est du quartier impérial d’Ebersdorf qu’est datée sa proclamation aux peuples de la Saxe, pièce dont quelques passages, vraiment prophétiques, semblent inspirés par la situation actuelle. “….. Les succès des Prussiens vous imposeraient d’éternelles chaînes… Votre indépendance n’existerait plus qu’en souvenir; les mânes de vos ancêtres s’indigneraient de vous voir réduits sans résistance, par vos rivaux, à un esclavage préparé depuis si longtemps, et votre pays rabaissé jusqu’à devenir une province prussienne.”.

Il y apprit avec une satisfaction visible l’occupation si prompte de Saalburg, qui assurait l’exécution de sa grande manœuvre.

D’ailleurs, par ce premier incident, il voyait d’avance à quels généraux il avait affaire. Comment n’aurait-il pas été content ?

Le lendemain 9, l’avant-garde française, débouchant de Saalburg , débusqua vivement Tauenzien de la position qu’il avait prise sur les hauteurs d’OEtteritz, en arrière de Schlaitz. Le malheureux village d’OEtteritz, incendié pendant l’action, n’était pas encore rebâti dix-huit mois après.

Notre voyageur, venant de Leipzig, avait commencé son exploration par Zeitz. On prétendait à Berlin que cette petite ville, traversée après les combats de Schlaitz et de Saalfeld par les troupes françaises qui marchaient sur Gera, avait subi toute espèce de violences.

Cette assertion n’était nullement exacte. La plupart des localités qui se trouvaient sur le passage des corps d’armée avaient plus ou moins souffert. Tous les soldats n’étaient pas absolument des héros de vertu; plusieurs sollicitaient du vin et d’autres douceurs moins innocentes. Mais ils n’avaient rien saccagé, rien pris de force dans aucun genre, là où il n’y avait eu que des passages sans combat.

Ce renseignement a sa valeur, ayant été recueilli sur les lieux à une époque très voisine des événements, et par un témoin qui n’était nullement ami des Français.

De Zeitz à Gera, on compte trois lieues. Là, notre touriste allait se retrouver sur les traces de Napoléon. Celui-ci était arrivé le 11 avec sa garde à Auma, et y avait passé vingt-quatre heures. Cette petite ville eut à supporter pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, des logements de troupes qui lui coûtèrent près de 100,000 thalers.

Un barbier d’Auma se vantait d’avoir rasé dans cette circonstance mémorable, plusieurs des mentons les plus notables de l’armée française. Il racontait à ce sujet une anecdote digne d’être recueillie en France. Ce barbier était donc en train de remplir son office auprès d’un général, quand, jetant les yeux du côté de la fenêtre, il aperçoit des soldats emmenant une vache. Cette vache, il la reconnaît, c’est la sienne, son unique ! Pétrifié à cet aspect, il laisse échapper son rasoir, ce qui valait mieux, au demeurant, que de faire quelque estafilade à un tel client. Celui-ci, apprenant le motif de cette grande émotion, se lève brusquement; à moitié rasé et la figure encore barbouillée, il s’élance hors de la boutique, et rattrape la bête, qu’il ramène et rattache l’animal lui-même dans l’étable. Nous regrettons que le nom de ce général n’ait pas été conservé; un pareil trait ne déparerait la vie d’aucun brave.

Levé le 12 dès trois heures du matin, Napoléon prenait du thé en regardant ses cartes, quand on lui amena deux jeunes gens qu’on venait d’arrêter, les prenant pour des espions, sur la route de Gera à Iéna. L’un d’eux était un Allemand de mine assez piteuse; mais l’autre se présenta avec beaucoup d’assurance. Il dit qu’il était fils de lord Sinclair, baronnet, ce qui fut trouvé exact, et ajouta qu’il était étrange qu’on pût supposer qu’un gentleman comme lui voyageât en compagnie d’un espion. A l’observation de l’Empereur, qu’il n’était pas moins étrange que le fils d’un tel lord voyageât à pied dans de telles circonstances, il répliqua sans se déconcerter, que pour aller en voiture ou à cheval il fallait apparemment des chevaux, et que les armées avaient mis en réquisition tous ceux du pays. L’Empereur sourit; il aimait les hommes résolus. Néanmoins les deux jeunes gens ne furent relâchés qu’après la bataille 2)Sinclair a publié depuis un récit de son aventure. Il n’y dissimule pas l’impression profonde que produisit sur lui cette entrevue, bien qu’il détestât cordialement Napoléon comme le plus dangereux ennemi de son pays..

Le même jour, Napoléon vint à Gera, et gravit de suite le Galgenberg, point culminant de la contrée. Il y déploya ses cartes et questionna longuement sur la topographie du pays le maître de poste de Zeitz, amené par des hussards qui avaient été le prendre dans son lit au milieu de la nuit. Au retour de cette excursion, l’Empereur dicta pour le Roi de Prusse une dernière lettre. Plus sûr que jamais de la victoire, il offrait la paix, dans des termes dignes de la France et de lui-même.

V. M. m’a donné rendez-vous le 8. En bon chevalier, je lui ai tenu parole : je suis au milieu de la Saxe. Que V. M. m’en croie; j’ai des forces telles que toutes ses forces ne pourront balancer long temps la victoire. Mais pourquoi répandre tant de sang ?… Je tiendrai à V. M. le même langage que j’ai tenu à l’empereur Alexandre deux jours avant la bataille d’Austerlitz. Fasse le ciel que des hommes vendus ou fanatisés …. ne lui donnent pas les mêmes conseils pour le faire arriver au même résultat !… Je ne veux pas profiter de cette espèce de vertige qui anime les conseils de V. M., et qui lui ont fait commettre des erreurs politiques dont l’Europe est encore tout étonnée, et des erreurs militaires dont l’Europe ne tardera pas à retentir….. Mais pourquoi faire égorger nos sujets ?… Sire, V. M. sera vaincue; elle aura compromis le repos de ses jours, l’existence de ses sujets… Elle est aujourd’hui intacte et peut traiter avec moi d’une manière conforme à son rang; elle traitera avant un mois, dans une situation toute différente….. V. M. est maîtresse de sauver à ses sujets les ravages et les malheurs de la guerre; à peine commencée, elle peut la terminer ….. Sire, je n’ai rien à gagner, comme V. M. Je ne veux rien et n’ai rien voulu d’elle. La guerre actuelle est une guerre impolitique ….. »

Il faudrait citer en entier cette lettre remarquable qui prouve que la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure, uniquement parce qu’il est le plus fort. Ce document a été naturellement passé sous silence par M. Lanfrey. Mais, ce qui est plus étrange, il avait été pareillement omis par M. Thiers, qui pourtant ne saurait être compté parmi les détracteurs de Napoléon, du moins à cette époque de son histoire. L’authenticité de cette lettre est pourtant irrécusable. Il est également certain qu’elle fut expédiée le 12 et qu’elle parvint à sa destination, mais seulement le surlendemain. La distance entre les deux quartiers-généraux était cependant minime, et il n’avait pas tenu à Napoléon que cette lettre du 12, confiée de suite à l’un de ses officiers d’ordonnance, M. E. de Montesquiou, ne fût remise au roi de Prusse le même jour. Mais ce messager, ayant omis de se faire accompagner d’un trompette pour constater sa qualité de parlementaire, avait été arrêté comme prisonnier et retenu toute la nuit aux avant-postes du prince d’Hohenlohe. Celui-ci était déjà sorti quand M. de Montesquiou fut amené à son quartier. Il ne rentra qu’à une heure fort avancée, et jugea qu’il serait bien temps, le lendemain matin, de faire partir l’envoyé de Napoléon ! Ce fût par suite de ces chicanes, de ces lenteurs, toutes prussiennes, que cette lettre, au lieu de parvenir à Frédéric-Guillaume au bout de quelques heures, alors qu’il pouvait encore se retenir peut-être sur la pente fatale, ne lui fut remise qu’au moment où commençait la bataille d’Iéna 3)V. Bignon, V, 456 et suiv. Sans ces retards la démarche pacifique de Napoléon aurait été connue du Roi de Prusse, au moment où les plus zélés partisans de la guerre étaient déconcertés par l’issue malheureuse des premiers combats; où, de l’aveu des historiens allemands, il y avait déjà dans l’armée prussienne “confusion, disette, découragement et pressentiment pénible d’une ruine imminente…” !

Le bourg de Géra avait aussi son historiette. Un sous-lieutenant de la garde y avait été logé chez un vieux bonhomme d’apparence inoffensive, avec lequel il ne croyait pas devoir se gêner. Ayant besoin de tabac dans un moment où le domestique était sorti, il dit sans façon au maître que lui-même n’était pas trop bon pour servir un officier de la garde impériale. Le vieillard, sans répliquer, prend son chapeau et sa canne, va chercher le tabac; mais au retour il jette le paquet sur la table et s’écrie en bon français : “Tiens, blanc-bec ! que dirait ton Empereur s’il savait que tu te fasses servir ainsi par un colonel qui a fait la guerre de Sept ans sous vos drapeaux, et qui a peut-être eu ton grand-père pour camarade ! »

On ajoutait qu’un capitaine de la garde qui se trouvait là avait pris fait et cause pour le vétéran saxon, et contraint l’étourdi à faire des excuses.

Napoléon avait un grand intérêt politique à ménager les sujets de l’électeur de Saxe. Il savait que leurs relations avec les Prussiens n’étaient rien moins que cordiales, et que beaucoup d’officiers saxons faisaient cette campagne à contre cœur. L’un d’eux, pris à Saalfeld, écrivait à un de ses amis :

Je t’ai promis de te tenir au courant de nos progrès. Depuis hier, nous en avons fait de très-considérables, mais à reculons.

Ce début n’annonçait pas un homme bien désolé.

Nous empruntons quelques traits intéressants aux lettres de cet officier, où respire le vieil esprit d’antagonisme saxon contre la Prusse 4)Cet esprit d’antagonisme persiste encore aujourd’hui; j’ai pu m’en convaincre dans le cours de la dernière guerre. Les Prussiens et les Saxons ne pouvaient se rencontrer dans les mêmes cantonnements sans se quereller, se traiter réciproquement de voleurs, et souvent avec raison de part et d’autre. Des officiers saxons, qui avaient combattu du côté des Autrichiens en 1866, paraissaient regretter sincèrement que l’inertie de la France eût fait, à cette époque, si beau jeu aux Prussiens. Ils prévoyaient bien que le résultat de cette nouvelle guerre tournerait encore au détriment de la « petite patrie » saxonne. On comprend ces regrets, cette jalousie, quand on considère combien l’électorat de Brandebourg était encore peu de chose auprès de la Saxe au commencement du dix-huitième siècle, et combien la Saxe est aujourd’hui peu de chose auprès de la Prusse, en attendant qu’elle en vienne à n’être plus rien..

Quel pouvait être le plan du prince Louis (un homme qui jusque-là avait passé pour intelligent), en nous menant dans une pareille impasse ? C’est ce qu’il est tout à fait impossible de deviner les débouchés de la forêt de Thuringe étaient tous occupés, il le savait dès la veille. Les ennemis étaient plus forts au moins du triple, il le savait aussi ! Il ne pouvait avoir davantage le projet de faire une trouée en concentrant ses forces sur un seul point, le défilé de Garndorf par exemple, puisqu’il nous laissait éparpillés. D’ailleurs il eût fallu des Titans pour risquer une pareille escalade.

Je vais essayer de te donner une idée de l’aspect du pays, et de notre singulière position. Figure-toi, sur une longueur de plus d’un mille, une chaîne de véritables montagnes, sillonnées de ravins escarpés, le tout couvert de bois, sous lesquels se dissimulent les masses ennemies. Nous vois-tu ensuite, épars le long de ce rempart menaçant, à découvert sur l’étroit rebord de prairies qui le sépare de la Saale, à laquelle nous étions adossés ?…

De ce rempart, les tirailleurs ennemis, parfaitement abrités, nous choisissaient à l’aise, sans qu’il fût possible de riposter à des gens parfaitement invisibles, et ce divertissement se prolongea pendant plusieurs heures. Pendant ce temps, les chefs français, parfaitement placés pour discerner les points faibles de notre ligne, prenaient leurs dispositions en conséquence. Vers trois heures, leurs colonnes fondirent sur nous comme une avalanche. En un clin d’œil nous nous trouvâmes coupés en trois tronçons, entourés d’un cercle de feu et acculés à la rivière. On se défendit bravement, mais il fallut céder au nombre ; ce furent les Prussiens qui nous donnèrent l’exemple de la retraite, en se confiant aux Nymphes de la Saale… Toutefois, mon bataillon trouva le moyen de s’échapper à travers les montagnes, en escaladant les rives d’un des affluents torrentiels de la Saale, la Schwarra. Nous franchîmes là, bêtes et gens, des passages qui eussent fait reculer plus d’un piéton dans les circonstances ordinaires.

Enfin, après une heure d’ascension désespérée, nous nous trouvâmes dans des parages solitaires, séparés de nos camarades, mais nous croyant également hors de la portée de l’ennemi….”

Le narrateur s’était réjoui trop vite. Un peu plus loin, ayant généreusement prêté sa monture à quelques camarades fatigués, pour les aider à franchir un torrent dans une gorge profonde, il était demeuré avec eux fort en arrière de son bataillon, qui déjà gravissait la pente opposée. Une patrouille de hussards français, qui les enveloppa tout à coup, leur épargna la peine de rejoindre.

Je ne sais trop si, au fond, l’auteur de ce récit était bien profondément désolé de la mésaventure qui mettait ainsi fin aux péripéties d’une semblable retraite. Toutefois les premiers moments de sa captivité furent rudes. Comme de raison, sa montre, sa bourse, et même l’écharpe de soie, qui était alors un signe distinctif de commandement dans l’armée allemande, passèrent, en un clin d’œil, dans les poches des vainqueurs. Il eut ensuite maille à partir avec un dernier hussard attardé, qui se mit à crier l’argent! d’une voix peu aimable, aussitôt qu’il aperçut le prisonnier. Celui-ci répondit à cette invitation en exhibant l’unique groschen qu’il avait sauvé du naufrage. Cela lui valut un coup de pistolet tiré à quelques pouces du visage, et dont la flamme le rendit un moment aveugle. Les autres hussards, qui avaient les poches pleines, réprimandèrent vivement leur camarade de sa brutalité. L’un d’eux dit amicalement au prisonnier : “Dans trois semaines, votre nation sera l’alliée de la notre. ! – C’est possible, dit le Saxon, mais cette alliance sera venue pour moi trois semaines trop tard.

On conduisit les captifs à pied jusqu’au village de Volksteedt, où étaient amenés tous les prisonniers. Les cavaliers qui venaient de faire cette capture appartenaient au 10e hussards.

Un maréchal-des-logis, d’une physionomie fort rébarbative, “tel qu’on peut se figurer l’Ange exterminateur de l’Apocalypse “, semblait faire les fonctions de trésorier. C’était à lui qu’on remettait l’argent trouvé sur les morts et sur les prisonniers: il mettait le tout dans un mouchoir sale “servant de tire-lire“, et le distribuait également aux camarades. C’était ce maréchal-des-logis qui venait de tuer le prince Louis de Prusse.

De cette première étape, les prisonniers furent dirigés sur Saalfeld, en passant par un grand village nommé Schwarra, dont les habitants avaient pris la fuite, sauf quelques vieillards et enfants. “Là, dit le narrateur, je vis au naturel les misères et les malheurs de la guerre, et j’ai pu me convaincre que Callot n’a rien exagéré. ” Comme il arrive toujours dans les localités abandonnées, les soldats harassés, affamés, se servaient eux-mêmes, et plus que copieusement. Ils exécutaient sur les bestiaux de furieuses charges à l’arme blanche, sabraient les moutons et les porcs en déroute, lardaient les vaches et les veaux de coups de baïonnette. Notre placide Allemand s’étonnait de voir des hommes qui avaient marché et combattu toute la journée retrouver des jambes pour se lancer à la poursuite des volailles effarouchées. C’était un tumulte indescriptible, un vacarme étourdissant, où se confondaient les cris de quadrupèdes et de bipèdes en détresse, les éclats de rire des maraudeurs, le bruit des coups de pistolet tirés sur les tonnes par les buveurs impatients, et aussi les lamentations des victimes de la guerre. Dégagé enfin de cette cohue, le convoi de prisonniers poursuivit sa route vers Saalfeld, but de son triste voyage. Il faisait déjà presque nuit et ces lieux savaient un aspect fort propice à émouvoir vivement une imagination allemande, déjà surexcitée par le jeûne et la fatigue. “En contemplant, dit notre Saxon, ces brasiers multipliés par les eaux, autour desquels d’innombrables figures noires s’agitaient et projetaient de grandes ombres je me croyais en plein Tartare. La Saale était mon Achéron, je craignais de trouver à Saalfeld un Radamanthe ; et pour m’étourdir sur mon sort, je faisais des emprunts fréquents d’eau du Léthé aux gourdes de nos bienveillants conducteurs.”

Bientôt, il put reconnaître que les habitants de cet enfer étaient, après tout, d’assez bons diables. Tout d’abord, deux petits voltigeurs le prirent chacun par un bras ; “à nous trois, dit-il, nous avions un faux air de pyramide.” Il savait assez de français pour leur faire comprendre sa mésaventure, dont ils parurent fort affectés. “Comment a-t-on pu vous piller, disaient -ils, vous qui parlez notre langue ?” Il est probable que de copieuses libations contribuaient à cet attendrissement. Il eut beaucoup de peine à s’ arracher aux étreintes de ses nouveaux amis, qui voulaient l’emmener souper, et tiraient avec obstination chacun de son côté.

L’obscurité était déjà profonde quand ils atteignirent Saalfeld, et ce qu’on y entrevoyait dans les ténèbres était sinistre. La plupart des maisons portaient des traces nombreuses de balles et de boulets ; et comme une partie des Prussiens avaient fait leur retraite à travers cette petite ville en continuant à se battre, elle avait été mise au pillage. Les lois de la guerre le voulaient et le veulent encore ainsi, comme le savent trop bien les habitants de Bazeilles et bien d’autres localités, mises à sac en 1870.

On conduisit les prisonniers chez un homme “qui était encore, le matin même, l’un des habitants les plus aisés de la ville.” Mais sa maison avait été deux fois visitée pendant cette terrible journée, et bien d’autres avaient eu le même sort. Le pillage avait duré jusqu’à l’apparition du 100e de ligne, troupe aussi disciplinée que brave, mais qui était arrivée bien tard… “Naturellement, mon hôte avait eu, de même que ses concitoyens, une lourde charge de logements militaires. En compensation de ses pertes, je trouvai chez lui six officiers français, plus un officier de l’état-major saxon prisonnier, assis autour d’une table abondamment servie. J’étais dans les meilleures dispositions pour faire honneur à ce repas. Mais j’aperçus dans un coin de la salle le maître de la maison se tordant les mains auprès de sa femme, étendue sur un canapé et en proie à d’affreuses convulsions, et ce spectacle nous ôta complètement l’appétit…”. Il paraît que les maraudeurs n’avaient rien respecté….

Les prisonniers n’eurent qu’à se louer des officiers français, qui poussèrent la délicatesse jusqu’à s’abstenir de toute allusion aux événements de la journée. Ils eurent également tout lieu d’être contents des soldats, qui semblaient chargés plutôt de les servir que de les garder. A l’aube, un véritable ouragan de tambours réveilla brusquement ceux des captifs qui avaient pu s’endormir : ils virent défiler successivement les corps d’armée de Lannes et d’Augereau. On retrouve dans les pages que nous analysons la trace encore vivante du prestige qui entourait alors ces soldats de la France impériale, les premiers soldats du monde. Notre Saxon les admirait en  homme du métier. Il remarquait leur tournure alerte, dégagée, qui contrastait si fort avec la roideur prussienne de ce temps-là. “Pendant un passage de plusieurs heures, dit-il, je ne remarquai pas le moindre mouvement défectueux, je n’aperçus pas un traînard. A la rencontre d’un obstacle, les rangs s’ouvraient, puis se refermaient soudain comme par enchantement, sans la moindre apparence de désordre. Dans ces circonstances, les accélérations ou les ralentissements partiels de marche, nécessaires pour le raccordement de l’ensemble, s’exécutaient avec une précision, une dextérité prodigieuse. Ce défilé avait l’allure majestueuse et puissante d’un grand fleuve.”

En revenant de l’ambulance, où il était allé visiter des camarades blessés, notre Saxon rencontra Lannes, qui échangea quelques mots avec lui.  Le maréchal était alors fort préoccupé de savoir si l’officier général prussien tué la veille était bien le prince Louis. Heureux de trouver un officier allemand qui comprenait quelques mots de français, il demanda à celui-là s’il connaissait de vue le prince, si ce n’était pas un blond, jeune encore, d’une taille svelte, avec d’épais favoris, et portant habituellement trois ordres militaires ? La réponse affirmative du Saxon à toutes ces demandes leva les derniers doutes du maréchal. Il dit à son interlocuteur que le prince allait recevoir les honneurs funèbres dus à son rang et à son courage …..

Une autre lettre de ce même officier, écrite pendant sa translation en France, donne encore quelques détails pleins d’intérêt sur les derniers moments de son séjour à Saalfeld. Voici d’abord un trait d’humanité et de courtoisie françaises; il nous consolera un peu des fâcheux incidents qui avaient accompagné la prise de possession de cette ville. Les officiers captifs avaient obtenu la faculté de se choisir des plantons parmi les simples soldats également prisonniers; ceux-ci, entassés dans l’église qu’on avait dû leur donner pour prison, aspiraient tous après ce changement de situation équivalant à peu près à la liberté. Seulement, ces plantons n’étaient délivrés, comme de raison. que sur une autorisation du commandant de place.

Chargé de requérir un de ces pauvres soldats pour le service d’un de mes camarades blessés, je demandai l’adresse du commandant à l’un des nombreux officiers français qui se promenaient sur la place du marché « Je l’ignore complètement; mais venez, me dit-il en me prenant amicalement le bras, nous la trouverons à force de demander 5)En français dans le texte

Et en effet, après bien des allées et des venues sur le pavé très-pointu de cette ville, nous découvrîmes la bienheureuse adresse. Mon obligeant cicerone ne s’en tint pas là; il voulut m’accompagner chez le commandant auquel il fit passer son nom; puis se chargea de porter la parole, me dispensant ainsi d’écouler les quelques phrases françaises que j’avais laborieusement préparées. Le commandant avait déjà satisfait à de nombreuses demandes de ce genre. Il hésitait visiblement pour celle-là; mon compagnon insistait et semblait aussi inquiet que moi-même; il ne parut pas moins heureux quand le commandant céda enfin à ses instances. Venez vite, me dit cet aimable homme; je veux voir la délivrance d’un pauvre prisonnier”, et il m’entraîna vers l’église. Chacun des captifs désirait être l’élu : je me hâtai de faire mon choix et de sortir, pour n’être pas témoin du désappointement des autres pauvres diables, pour lesquels je ne pouvais rien….. Mon brave Français prit alors congé de moi. « J’ai déjà fait dix heures de marche, me dit-il, nous en avons encore six à faire avant l’étape. Nous repartons à l’instant même ; je suis heureux d’avoir pu employer le temps de notre halte à faire une bonne action. Il me serra cordialement la main, et courut se replacer dans les rangs de son régiment.

Ceci est très-humain, très-courtois, en un mot très-français. Nous aurons à citer plusieurs anecdotes semblables, empruntées aux mêmes sources. Elles répondent victorieusement aux diatribes de certains écrivains, qui ne sont pas toujours des étrangers contre les braves du premier Empire.

Le 14, les prisonniers, dont le nombre augmentait d’heure en heure, avaient été concentrés, par ordre supérieur, dans le vieux château de Saalfeld, d’où ils auraient été dirigés sur la France immédiatement et en masse, si l’issue de la grande bataille ne nous avait pas été favorable. Pendant toute cette journée on avait entendu, sans relâche, le grondement lointain du canon, renvoyé et multiplié par l’écho des montagnes. “Le lendemain parut, la ligure rayonnante, un officier venant de la grande armée ; il apportait à ses camarades l’évangile de la victoire.”

Nous ne suivrons pas ce prisonnier dans le récit de ses pérégrinations vers la France, bientôt terminées par la réconciliation de son souverain avec l’Empereur. Mais nous ne saurions quitter le champ de bataille de Saalfeld sans dire quelque chose du prince prussien qui venait d’y racheter en partie, par une mort honorable, ses fautes politiques et militaires, et les écarts d’une jeunesse plus que brillante.

La mémoire du prince Louis-Ferdinand fut, pendant quelques années, l’objet d’une espèce de culte. Beaucoup de gens croyaient ou affectaient de croire que cette mort prématurée avait été l’un des grands malheurs de la Prusse, que Napoléon aurait bien pu trouver un rival, sinon un maître, dans ce neveu du grand Frédéric. Cette illusion surannée du patriotisme prussien a été chaudement réhabilitée de nos jours, dans un livre publié en France ! Ennemi furieux des Français, le prince Louis a pu trouver dans M. Lanfrey un ardent panégyriste. Le récit des prouesses de Louis à Saalfeld tient plus de place dans son ouvrage, que celui de la facile victoire (textuel) d’Iéna. Cet historien nous montre son héros prussien aux prises avec Lannes, un adversaire digne de lui (!) balançant longtemps la victoire, accablé seulement par le nombre; s’obstinant encore à la lutte après avoir vu tomber tous ses compagnons, se faisant tuer, enfin, pour ne pas survivre à sa défaite. “Ainsi expira, dit-il, sur le seuil de son pays envahi, ce généreux jeune homme, qui semblait réservé aux plus hautes destinées. S’il ne lui fût pas donné de les remplir, du moins il ne vit pas sa patrie profanée par l’étranger6)Lanfrey, IV, 483.

Cette élégie, qui se justifierait en s’appuyant sur des faits toutefois, dans la bouche d’un écrivain prussien, ne laisse pas que de paraître étrange dans un livre rédigé en notre langue. Mais plusieurs ouvrages allemands que M. Lanfrey aurait dû consulter, ou se faire traduire, donnent une idée un peu différente de son “généreux jeune homme“, qui par parenthèse avait alors bien près de trente-cinq ans, étant né au commencement de 1772. C’était un homme brave, intelligent, mais d’un jugement faux, et déjà fatigué par l’abus de tous les plaisirs. L’aveugle prédilection de ses parents, les mauvais exemples du dernier roi son cousin, avaient exercé sur sa  première jeunesse une influence regrettable Parvenu au seuil de l’âge mûr, il avait conservé toutes les allures, toutes les excentricités d’un enfant gâté. On vantait avec raison sa facilité exceptionnelle pour les exercices du corps, pour la musique ; mais il faisait tout cela avec une passion extrême, sans règle ni frein. Élève de Dussek, il avait un talent de pianiste très-remarquable pour son temps, mais se laissait emporter à tel point dans la chaleur de l’exécution, que ses accompagnateurs restaient toujours fort en arrière. On retrouvait chez lui, en toute chose, ce défaut de tact et de mesure, cette fougue indomptable de tempérament.

Dans la campagne de 1792 en France, il montra beaucoup de courage et non moins d’insubordination. Il faut lire dans le Journal de Goethe le récit caractéristique d’une escapade de Louis-Ferdinand à travers la forêt d’Argonne. On l’y voit, forçant avec volupté toutes les consignes, suivi du commandant d’une grand’garde tout éploré, qui n’a osé résister au prince, et s’épouvante de lui avoir obéi. Déjà plusieurs balles françaises avaient salué Louis-Ferdinand et son escorte, à laquelle Goethe s’était joint en amateur, quand plusieurs officiers prièrent le poète d’intervenir pour mettre fin à cette dangereuse promenade. Le prince, qui avait accueilli avec emportement les observations des militaires, déféra à l’humble et adroite requête de l’auteur de Werther.

L’année suivante, Louis-Ferdinand se distingua comme soldat au fameux siège de Mayence. On le vit plus d’une fois faire face aux colonnes de sortie républicaines; à leur Ça ira ! il répondait en français : non ! ça n’ira pas ! Un jour il chargea sur ses épaules, au milieu d’une grêle de balles, et emporta de la mêlée un officier autrichien grièvement blessé. Il existe une médaille commémorative de ce trait, le plus beau de sa vie.

Pendant les loisirs de la paix, l’infatigable prince ne fit que changer de champ de bataille, et les lauriers disparurent sous les myrtes, comme on disait alors. Ses panégyristes prétendent, pour l’excuser, que du moins il ne mettait à mal que des personnes qui y étaient fort disposées. L’un d’eux lui attribue même un acte de vertu très-méritoire ; il aurait arraché à un poste des plus périlleux un officier, époux d’une beauté qui avait des scrupules en tant que femme mariée, mais ne demandait qu’à devenir  veuve pour combler tous les vœux du prince. Parmi ses incartades amoureuses, la plus forte fut celle qu’il commit en 1802, en quittant un commandement militaire pour suivre à Homboug une belle Hollandaise. L’officier chargé de l’enlever à cette Armide et à d’autres enchanteresses ne put y réussir qu’en le menaçant, de guerre lasse et après bien des ajournements, de recourir à l’autorité civile. Le prince qui donnait un pareil scandale avait déjà trente ans, et le grade de lieutenant-général. Généreux envers tous et toutes jusqu’à la prodigalité la plus folle, il en était arrivé, dans ses dernières années, à la certitude mathématique de ne pouvoir jamais payer ses dettes..

Avec le caractère et dans cette situation, il devait être un des coryphées du parti de la guerre. On sait qu’il fut l’instigateur des insultes publiques dirigées contre le ministre Haugwitz, le dernier tenant de l’alliance française. Mais ce qu’on sait moins, ç’est qu’à la même époque, alors que Frédéric-Guillaume III hésitait encore à se lancer dans cette terrible aventure, son tendre cousin le déclarait, de ce chef, indigne de régner et même de vivre. Il s’exprimait ainsi en présence de trois personnages considérables, le professeur Ancillon, l’historien J. de Muller, et le célèbre agent bourbonien d’Entraigues.

Telle est souvent, comme le fait observer avec raison l’un des biographes de Louis-Ferdinand, la destinée des princes du sang. Quand ils veulent devenir autre chose, que des hommes de plaisir, ils sont fatalement entraînés à conspirer.

Celui-ci aurait pu être un homme de guerre remarquable, à l’époque où les qualités essentielles du commandement étaient la force physique, l’adresse, la bravoure portée jusqu’à la plus extrême témérité. Tous les écrivains militaires sont d’accord sur son dernier combat. Sa mort vint bien à propos pour expier l’imprudence qu’il avait commise en s’obstinant à combattre dans ce fond marécageux, vrai coupe-gorge commandé, comme on l’a vu dans le récit précédent, par des hauteurs boisées qui dominaient non-seulement la position des Prussiens, mais leur unique ligne de retraite. “Les Français, dit un contemporain, n’auraient pas même eu besoin de tirer un coup de fusil, il leur aurait suffi de faire rouler des pierres pour rendre la position insoutenable.” La conduite du prince Louis sembla d’autant plus étrange que, dans la soirée précédente, on l’avait entendu recommander à ses officiers d’être très-prudents. Forcé par des ordres supérieurs de lui confier le commandement de son avant-garde, le prince de Hohenlohe lui avait envoyé à plusieurs reprises pendant la nuit précédente, et le matin même du combat, l’ordre de se replier sur Rudolstadt. Il avait répondu brusquement à l’officier porteur de ce dernier ordre, qu’on retrouva sur lui quelques heures après : “Je sais ce que j’ai à faire.”

Certaines gens avaient attribué ce vertige au vin de champagne, que le prince exceptait beaucoup trop, dit-on, de sa haine pour ce qui venait de France. Cependant l’aubergiste de l’Ancre, à Saalfeld, chez lequel le déjeuner du prince était préparé, affirmait qu’il n’y avait pas touché. Il revenait entre sept et huit heures du matin d’une première excursion, et se trouvait encore sur la place du marché, quand plusieurs ordonnances accourant de différents côtés, lui signalèrent l’approche des Français. Il repartit aussitôt, sans avoir mis pied à terre.

Le récit de sa mort, recueilli à Saalfeld même par les contemporains, diffère de la version qui le fait périr dans la mêlée, et parait plus authentique. Au-dessous du village de Wohlsdorf, il y avait un champ labouré, finissant en contre-bas à un chemin creux qui, de l’autre côté, confinait à une prairie traversée par la Saale. Louis, qui s’efforçait bravement de couvrir la retraite plus que précipitée de son infanterie, rassembla dans ce champ ses derniers cavaliers, et fit à leur tête une charge qui fut vigoureusement ramenée par les hussards rouges français. Resté seul, le prince voulut se jeter dans le chemin creux ; mais, au moment où son cheval franchissait la haie de clôture, il reçut par derrière un coup de feu qui l’abattit. Louis arracha ses pistolets de leurs fontes ; puis, au lieu de traverser la rivière à la nage, ce qui l’eût probablement sauvé, il prit sa course dans le chemin creux du côté de Rudolstadt. Il fut bientôt atteint, près d’une barrière, par deux cavaliers sur lesquels il déchargea ses pistolets. L’un de ces cavaliers, simple hussard, prit la fuite ; l’autre, homme aussi déterminé que vigoureux, fondit sur le prince et le somma de se rendre. C’était ce robuste maréchal-des-logis, que le prisonnier dont nous citions tout à l’heure la relation comparait à « l’Ange exterminateur ». Louis répondit : Sieg oder Tod ! (la victoire ou la mort), et mit le sabre à la main. Suivant cette version allemande, ce combat inégal fut néanmoins quelque temps douteux. Mais enfin Louis, déjà deux fois atteint à la tête, s’abattit sur un troisième coup vigoureusement asséné de haut en bas, qui lui ouvrit le crâne par derrière ; et son adversaire, sautant aussitôt à terre, lui poussa encore dans la poitrine un furieux coup de pointe, probablement inutile. En dépouillant le mort, il vit bien, à ses décorations et à la richesse de l’uniforme, qu’il avait eu affaire à un officier du rang le plus élevé, et regrettait déjà beaucoup de l’avoir tué. Il appela un paysan qui avait été spectateur du combat; cet homme
enveloppa le cadavre dans un drap de lit et le transporta sur une charrette à Saalfeld. Le lendemain, quand son identité fut bien constatée, on le mit sur un brancard, et quatre soldats français le portèrent à la principale église. Pendant toute la journée du 12, il demeura exposé au pied de l’autel. D’après un témoin oculaire, sa physionomie n’avait subi aucune altération, elle “restait belle dans la mort”.

Il fut embaumé et inhumé dans cette même église, à côté d’un prince de Saxe-Cobourg-Saalfeld. Celui-là, l’un des ancêtres du vaincu de Fleurus, était tombé jadis, comme Louis-Ferdinand, au champ d’honneur; mais c’était en combattant des Turcs. On plaça aussi une pierre commémorative à l’endroit où Louis-Ferdinand avait succombé; et, pendant plusieurs années, ses anciens amis firent régulièrement le pèlerinage de Saalfeld. Après tout, “cette fin était glorieuse et digne de regret; il était mort comme doit désirer de mourir tout bon soldat 7)2e Bulletin de la Grande Armée.”.


 

References   [ + ]

1. C’est du quartier impérial d’Ebersdorf qu’est datée sa proclamation aux peuples de la Saxe, pièce dont quelques passages, vraiment prophétiques, semblent inspirés par la situation actuelle. “….. Les succès des Prussiens vous imposeraient d’éternelles chaînes… Votre indépendance n’existerait plus qu’en souvenir; les mânes de vos ancêtres s’indigneraient de vous voir réduits sans résistance, par vos rivaux, à un esclavage préparé depuis si longtemps, et votre pays rabaissé jusqu’à devenir une province prussienne.”
2. Sinclair a publié depuis un récit de son aventure. Il n’y dissimule pas l’impression profonde que produisit sur lui cette entrevue, bien qu’il détestât cordialement Napoléon comme le plus dangereux ennemi de son pays.
3. V. Bignon, V, 456 et suiv. Sans ces retards la démarche pacifique de Napoléon aurait été connue du Roi de Prusse, au moment où les plus zélés partisans de la guerre étaient déconcertés par l’issue malheureuse des premiers combats; où, de l’aveu des historiens allemands, il y avait déjà dans l’armée prussienne “confusion, disette, découragement et pressentiment pénible d’une ruine imminente…”
4. Cet esprit d’antagonisme persiste encore aujourd’hui; j’ai pu m’en convaincre dans le cours de la dernière guerre. Les Prussiens et les Saxons ne pouvaient se rencontrer dans les mêmes cantonnements sans se quereller, se traiter réciproquement de voleurs, et souvent avec raison de part et d’autre. Des officiers saxons, qui avaient combattu du côté des Autrichiens en 1866, paraissaient regretter sincèrement que l’inertie de la France eût fait, à cette époque, si beau jeu aux Prussiens. Ils prévoyaient bien que le résultat de cette nouvelle guerre tournerait encore au détriment de la « petite patrie » saxonne. On comprend ces regrets, cette jalousie, quand on considère combien l’électorat de Brandebourg était encore peu de chose auprès de la Saxe au commencement du dix-huitième siècle, et combien la Saxe est aujourd’hui peu de chose auprès de la Prusse, en attendant qu’elle en vienne à n’être plus rien.
5. En français dans le texte
6. Lanfrey, IV, 483
7. 2e Bulletin de la Grande Armée.