L’empereur détrôné. 35 caricatures francaises (1813-1814)

Les caricatures présentées ici proviennent de l’Abbaye de Klosterneuburg. Elles furent rassemblées par l’un de ses vénérables membres, le chanoine Vinzenz Seback, alors également Recteur de l’Université de Vienne. Rarement exposées (la dernière fois, en 1973), elles sont parvenues jusqu’à nous dans une parfait état de conservation.

Elles furent exposées de nouveau en 2003, à l’Institut Francais de Vienne, grâce à l’aimable autorisation de Hr. Univ-Prof. DDr Floridus Röhrig et la coopération efficace et chaleureuse de Hr. Mag. Mag. Wolfgang Huber. Les photos sont de Michel Mougey.


D’inspiration nationaliste, comme en Allemagne ou en Russie, ou tout simplement politique et idéologique, comme en France (héritage révolutionnaire oblige), la caricature peut se définir comme un acte de liberté de l’opinion, et ceci dans toute l’Europe napoléonienne.

Sur un continent largement contrôlé par l’administration impériale, la caricature apparaît comme un « combat de l’ombre », et il ne faut donc pas s’étonner qu’une grande proportion de celles apparaissant en France, en Allemagne (sous l’impulsion de la Prusse), en Russie, ne soient pas signées, ou sous la forme d’un simple monogramme, difficile quelquefois à décrypter. Ce n’est évidemment pas le cas pour la production anglaise (absente dans cette exposition). Dans un pays où la liberté de la presse obéit à une longue tradition, et qui s’oppose à la France depuis le début de la Révolution – l’Angleterre, jamais envahie, mais toujours en guerre, se refusera toujours à reconnaître l’Empereur, qui demeurera pour elle le général Buonaparte ! – les artistes (comme le célèbre Gillray) et leurs éditeurs n’hésitèrent jamais à signer leurs œuvres.

Les caricatures présentées ici, qui proviennent de la Bibliothèque de l’Abbaye de Klosterneuburg, sont, dans leur grande majorité, d’origine française et sont toutes postérieures à l’année 1812 – année de la fatale campagne de Russie.

Ce fait traduit bien entendu la condition de la censure française jusqu’à cette époque, et son relâchement relatif à partir des guerres de libération en Allemagne. Car, même si les efforts des caricaturistes pour contrecarrer l’État furent, jusqu’à cette année là, certains, comme en témoignent les archives de la Police,  il ne faut pas s’étonner, compte tenu, justement, de l’efficacité de cette police impériale, dirigée par Fouché, que la caricature française ne prenne vraiment son essor qu’après 1814, grandement aidée, semble-t-il, par l’association secrète royaliste et catholique des Chevaliers de la Foi.

Les auteurs, lorsqu’ils ont signé leurs œuvres (à peu près 50% des dessins présentés ici sont en effet anonymes) sont des artistes relativement réputés dans ce domaine, comme Lacroix, Dubois, Elie ou Bassompierre.

La caricature anti-napoléonienne vise à démobiliser les opinions publiques, tout en les ménageant : il s’agit de rejeter sur le seul Napoléon les maux qui accablent les citoyens des pays qu’il gouverne.

C’est ainsi que les caricaturistes français évitèrent de trop froisser le peuple en rappelant les origines révolutionnaires du gouvernement impérial. On ne relève guère que quelques œuvres rappelant les sources républicaines du régime, comme Les Trois Fédérés, de Lacroix. De même, Napoléon est rarement assimilé – au contraire de ce qui se faisait en Allemagne – à un dieu de la guerre et de la mort.

Alors, quoi de mieux que d’attaquer l’image de l’Empereur et la noircir ? – même si les attaques touchèrent également d’autres personnages, comme le maréchal Ney ou la “hyène” (reine) Hortense – C’est l’usurpateur que l’on attaque : il s’agit en effet non pas de changer de régime, mais de replacer sur le trône un héritier de droit divin – « légitime » – Louis XVIII. Il s’agit là d’une manœuvre très habile.

Mais on ne s’attaque pas au physique de Napoléon – d’ailleurs, peu propre à des représentations caricaturales – mais à ses particularités psychologiques ou supposées telles. On le présente alors comme pervers, ambitieux, envieux, méprisant, calculateur et lâche.

Le voilà tantôt rasé, tantôt poilu comme un singe . Souvent, on le déculotte, Napoléon se faisant impudiquement baiser le postérieur par un entourage servile, fouetter ou battre lorsqu’il sert de grosse caisse à l’Europe.

On dérive aussi du registre pornographique au scatologique, Napoléon déféquant et vomissant à plaisir .

Le recours à l’image animalière fera également recette.  C’est essentiellement la caricature anglaise qui sera la championne de cette animalisation de l’image de Napoléon, ou des bêtes associées à cette image. Mais elle est aussi présente dans la production continentale, comme on peut en juger ici : on voit en effet apparaître le lapin fuyant, les rats, les poux, le bouc ou le chat.

Lorsqu’il sera déchu, ou sur le point de l’être, on verra l’ex-empereur transformé en un jouet livré au bon plaisir de ses vainqueurs, qu’il s’agisse d’une toupie ou d’un volant.

Pratiquement toutes les caricatures sont assorties de textes, soit à l’intérieur de l’image, soit sous forme de « bulles » (inventées par les dessinateurs anglais) : le spectateur devient alors lecteur, il ne peut se passer ni du titre, ni du commentaire.

Sources bibliographiques

  • Napoleon in Österreich – Szenen und Karikaturen – V.D. Ludwig, Claire E. Stransky – Reinhold-Verlag – Wien, Berlin 1927
  • Napoléon vu à travers la caricature – Ouvrage collectif sous la direction de Hans-Peter Mathis. Verlag NZZ, 1998

Et l’on revient toujours
A ses premiers amours

(Bassompière – 1815)

Napoléon descend du trône chamarré dans la fange boueuse, où se distingue des grenouilles (qui, dans les gravures anglaises, représentent fréquemment les forces révolutionnaires),  pour rejoindre un simple tabouret.

Il cache sa couronne derrière son dos, tandis que son regard se porte sur son sceptre, couronné d’un bonnet phrygien : il sait à qui il doit son pouvoir.

Cette caricature fait allusion au retour de l’île d’Elbe : il revient à la Révolution.  Napoléon avait déclaré ne vouloir s’attirer que la sympathie des Citoyens et des partisans de la Révolution.

L’Antigone française

Tout comme Antigone, qui accompagna son père Créon après Attila, la duchesse d’Angoulême revint également avec son oncle Louis XVIII, lequel n’a pas perdu de temps, puisqu’il rentre aux Tuileries dès le 8 juillet 1815.

La représentation de Louis XVIII est intéressante : mi napoléonien, mi bourbonien, sans doute pour bien montrer que, comme se plut à le souligner Taine, le roi ne remontait pas sur le trône de ses ancêtres, mais sur celui de Napoléon.

Appuyée sur une canne couronnée d’un moulin à vent (allusion à son séjour aux Pays-Bas), la duchesse d’Angoulême est représentée les yeux fermés, immobile comme une statue. Le passé tragique de la fille de Marie-Antoinette l’avait rendue tellement sèche et insensible qu’elle était peu aimée du peuple.

L’auteur affamé, dit M. Boursouflé de Maison terne.

Il s’agit ici d’un persiflage au sujet de l’auteur du Génie du Christianisme, René de Chateaubriand, ici à gauche. Napoléon avait tenté d’amener à lui ce légitimiste convaincu (d’où la phrase : de la nécessité de rallier son souverain légitime), devenu un ennemi sans concessions après l’exécution du duc d’Enghien.

Le roi légitime est ici représenté repu (M. Boursouflé) face à son partisan, qui ne se nourrit que de son idéalisme. Les autres personnages représentent la duchesse d’Angoulême, Charles X, le comte d’Artois, et le futur roi de France, le duc de Berry ainsi que son frère, le duc d’Angoulême.

Maison terne est évidemment un jeu de mot opposé à Chateaubriand (Château brillant). Le costume de pèlerin rappelle les voyages en orient de l’écrivain et à l’ouvrage paru en 1811 : Itinéraire de Paris à Jérusalem.

Réunion des Braves au café Montansier

Les partisans de Napoléon sont en réunion. Un ancien de la Garde se lève et couronne, sous les applaudissements, la statue de son empereur. Tous les espoirs et tous les regards se portent maintenant sur le fils du grand Napoléon, l’Aiglon, comme ils le nomment. Le fidèle soldat tient un portrait du petit dans sa main, comme s’il voulait montrer à son empereur, que lui et ses camarades sont prêts à donner leur vie avec joie pour son fils.

Au bas de la gravure , un poème : « Les Lanciers  Polonais. »

La grosse caisse de l’Europe

(Lacroix – 1815 )

La grosse caisse est une allusion au fait que depuis Leipzig, toute l’Europe, et en particulier les Anglais à Waterloo, se mettaient à battre à coups redoublés sur l’Empereur.

Armé d’un maillet et de verges, un jeune soldat anglais porte au cou Napoléon transformé en timbale, et frappe à coups redoublés sur sa tête et son postérieur.

Ils viennent se brûler à la chandelle

(Elie – 1815)

Napoléon est représenté ici, l’air assuré, sur le Mont Saint-Jean, entouré de crânes et d’ossements, témoins des batailles qu’il a mené. Mais il continue à brandir la torche de la guerre, tandis que sur le rouleau qu’il tient dans la main gauche, les promesses de son discours à la Chambre, Liberté, Libéralité, sont là pour montrer la totale opposition entre les vues républicaines du Consul et le pourvoir despotique de l’Empereur. Nombreuses sont les chauve-souris qui sont attirées par la lumière, mais se brûlent les ailes et retombent dans le néant : ce sont les partisans de Napoléon, généraux et hommes politiques, dont le caricaturiste donne les noms parmi lesquels : Savary, Ney, Labédoyère, Garat, Manuel, ainsi que Lafayette, Thibaudeau, Cambon, qui clament  :” Nous mourrons sur nos Chaises”.

“La hyène (reine) Hortense”, représentée par une chauve-souris à la poitrine pendante, et qui cherche à faire du charme à Napoléon, fait évidemment allusion à Hortense de Beauharnais et sur les calomnies au sujet d’une prétendue relation charnelle avec Napoléon.

Les inscriptions Espagne, Moscou, Égypte sont là pour rappeler où l’empereur eut à connaître que sa puissance avait des limites.

Mais c’est sur le Mont-Saint-Jean qu’eut lieu sa chute définitive.

Le prince Charles à son neveu chéri

Les partisans de Napoléon vouèrent à son fils un véritable culte, leur vœu le plus cher étant de le voir monter sur le trône de France. Pour cela, il fallait bien évidemment obtenir l’agrément de la cour de Vienne. Peu après la mort de l’empereur, ils se tournèrent vers l’archiduc Charles, considéré dans le monde comme un libéral et comme l’ange gardien du petit Napoléon, lui demandant d’appuyer leur demande. La France entière se réjouira, lui écrivirent-ils, de pouvoir recevoir le duc de Reichstadt des mains de l’Autriche. L’archiduc, parfait Habsbourg, loyal, discipliné et loyal jusqu’au bout des ongles, transmis cette lettre au Chancelier d’État Metternich, qui s’empressa d’en informer le Premier Ministre français.