L’artillerie francaise en 1807

Friedland et les actions du général Sénarmont sont synonymes.  Toutefois, la combinaison de ce que Sénarmont lui-même a écrit, avec les autres sources, donne une image confuse de la bataille. Pour approuver ou désapprouver les affirmations, il est nécessaire de se tourner vers des sources primaires indéniables : le nombre de canons attribués à l’armée française, le nombre de boulets par pièce, etc.

Les tables montrées ici, dressées par le général Songis, à la date du 7 mai 1807, concernent l’organisation de l’armée pour la bataille à venir à Friedland, et constituent un outil indispensable pour ce qui concerne l’artillerie à Friedland. Ces tables montrent assez clairement que l’artillerie française, à ce moment précis, n’est pas en possession de batteries de tous les calibres, n’ayant que des pièces de 8 ou de 6.

Elles montrent aussi assez clairement combien de canons et de munitions avait le Ier corps d’armée de Victor.

Le premier corps disposait de 30 pièces (2 de 12, 6 obusiers de 4.6, le reste état constitué de pièces de 6). Selon de nombreuses sources, Sénarmont disposait de  36 pièces. A moins d’en avoir emprunté aux autres formations, il s’est avancé avec seulement 30 canons. A supposer qu’il ait gardé 6 pièces en réserve, cela ne lui aurait laissé que deux batteries de 12 pièces.

Pour ces 30 canons, Sénarmont avait à sa disposition environ 1 323 boulets; pour ses 6 obusiers (soit environ 220 coups par pièce), 624 boulets pour ses deux batteries de 12, et 6 657 boulets pour ses pièces de 6; plus, assez curieusement, environ 2 000 boulets pour des pièces de 3, que le 1er corps ne possède pas (officiellement, mais il se peut qu’il y ait eu des pièces de bataillons non inclues dans l’artillerie mais attribuées aux régiments d’infanterie). Par conséquent, chaque pièce de 6 et de 12 disposait d’environ 300 boulets.

D’autres recherches ont montré que Senarmont avait 36 pièces. 30 d’entre elles étaient celles servies par l’infanterie de ligne, les 6 autres étant des pièces de 3 de l’artillerie régimentale attachée aux troupes de Dupont. Cela explique leur absence de l’artillerie “régulière” de la ligne. Les pièces de 3 de bataille auraient eu peu ou pas d’effet. Si l’on accepte les données de Lauermas, à 400 yards, des 61 balles contenues dans la boite à mitraille d’une pièce de trois, moins de 20 atteignaient leur cible. Mais ces tests n’ont pas grand chose à voir avec la réalité, et ces estimations doivent être encore minorées. Pour ce qui est d’être à court de munitions, en pure théorie, chaque canon pouvait tirer pendant 300 minutes, au rythme de 1 coup par minute. Bien évidemment, nous ne savons pas à quel rythme Sénarmont tira et combien de temps il resta à une certaine portée. Mais il semble peu probable qu’il ait été à court de munitions.

L’organisation de l’artillerie, avant Friedland, montre également que le nouveau canon de 6 de l’An XI n’avait pas complètement remplacé les vieilles pièces Gribeauval de 8 et de 4. La production avait été stoppée en 1808, et le système Gribeauval fut réintroduit en 1810. Les auteurs qui ont étudié cette période nomme le général Songis comme étant à tête du comité de l’An XI. Songis avait quitté l’armée en 1809 et avait été remplacé par le général Lariboisière, qui pris la tête du comité. Songis décéda en décembre 1810, et avait été un ami de Bonaparte depuis l’Armée d’Italie. Il commandait l’artillerie en Égypte et l’artillerie de la Garde consulaire à Marengo. Il fit également partie du comité de l’An XI. Mais il resta dans l’ombre de Marmont. Il est enterré au Panthéon, à Paris.

La Grande Armée de 1807 avait 85 pièces de 8, 19 pièces de 4, à comparer aux 166 pièces de 6. Les pièces de 6 remplaçaient  l’ancien système et était utilisé comme canon universel pour l’artillerie à pied et attelée. L’armée avait, au total, 40 pièces de 12, de sorte que le gros de l#artillerie était formé de pièces moyennes plutôt que de pièces lourdes.. Il est intéressant de noter qu’une année plus tard, en supposant qu’il n’y eut que peu de changements dans la composition de l’artillerie de ligne, que la Garde possédait 48 pièces de 12, c’est à dire la plus grosse formation de la Grande Armée.  De sorte que, lorsque le Comité qui créa le système An XI siégea, de nombreux officiers souhaitaient des pièces plus lourdes. De nouveau, il semble que, le canon An XI relativement récent devenant prédominant. le vieux Gribeauval 5.6 était en service, 28 modèles An XI, comparés aux 52 canons Gribeauval.

Les tables montrent également l’utilisation de 8 pièces de 3 et de 11 obusiers de 4.6. On peut supposer que ces pièces de 3 étaient des canons attelés ou de bataillon et ont pu être des pièces capturées, car le système Gribeauval n’en comportait pas, et que les seules pièces de 3 de l’An XI étaient des pièces de montagne. De la même manière, les obusiers de 4.6 ne semblent pas être d’origine française 1)Il existe cependant, au Musée de l’Armée de Paris, un obusier qui n’est ni un Gribeauval, ni un système An XI, et est décrit comme étant un obusier attelé. Il peut s’agir là d’une de ces pièces illusoires. Le Musée de l’Armée à Graz (Autriche) possède deux tubes de 3 français sur des attelages Lichtenstein, qui pourraient être des pièces de salut.  Le même musée possède également un avant-train Lichtenstein, presque identique à celui du système français de l’An XI. L’Association anglaise La Garde Impériale possède un moule de tube de 3, datant d’environ 1770 et qui pourrait être autrichien..

Beaucoup d’auteurs qui se sont consacrés à l’artillerie française de bataille ont, pour la plupart, eut tendance à trop simplifier l’organisation des batteries, insistant  pour dire qu’une batterie à pied avaient 8 canons : 6 canons longs et deux obusiers, tandis que les batteries attelées disposaient de 6 pièces : 4 canons longs et deux obusiers

L’artillerie de la Garde était organisée différemment, puisqu’ayant été, à l’origine, une compagnie d’artillerie attelée attachée à la Garde consulaire. Contrairement aux autres unités, les canons étaient attribués aux compagnies de façon permanente. Peu de temps après Austerlitz, chaque compagnie reçu 4 pièces de 8 e 2 obusiers (la même attribution que pour l’artillerie attelée de la ligne). A Austerlitz elles avaient encore une batterie de 8 pièces : 4 de 8, 2 de 4 et 2 obusiers. Après le 15 avril 1806, l’artillerie attelée de régiment fut augmentée à trois escadrons de deux compagnies chacun. Un escadron était répertorié comme artillerie à pied, une compagnie était équipée de pièces de 12, l’autre avec des pièces de 8.

L’artillerie de la Garde a des problèmes durant la campagne d’hiver. La plupart des sources sont d’accord pour dire que la Garde avait 42 pièces présentes durant la campagne ainsi qu’à Eylau. Comme il a été dit, l’artillerie de la Garde consistait en 24 pièces jusqu’en avril 1806, ce qui amène à se demander d’où proviennent les pièces supplémentaires. Elle en a 51 en mai 1807, toutes pouvant être parfaitement répertoriées : que s’est-il alors passé entre avril 1806 et mai 1807.

Foucart et Lechartier, dans leur très précise étude des archives de l’armée française pour la Garde durant la campagne d’hiver, notent : 20 pièces de 8, 14 pièces de 4, 8 obusiers (total : 42), 4 compagnies ARC de la Garde et 3 compagnies ARC de la ligne, sous les ordres du brigadier général Couin.

Pour Nafziger : “42 guns  w/6 as horse”. A Iéna, quelques semaines seulement avant que la campagne de novembre 180 – février 1807 ne commence, la Garde, selon la plupart des historiens, avait 42 pièces : 20 de 8, 14 de 4 et 8 obusiers de 6; ils notent également qu#elle disposait de 2 escadrons “volants” (4 compagnies – 24 pièces), avec 2 compagnies d’artillerie à pied (2e et 6e), provenant du 1er régiment d’artillerie à pied et 1 compagnie du 6e régiment d’artillerie attelée de la ligne, provenant de la division des grenadiers d’élite d’Oudinot.  Si ces compagnies observaient les règles notées plus haut, cela donnerait 42 pièces, mais la distribution des canons devient embrouillée, car elle nécessiterait alors l’ancienne répartition en batterie de 1805 (8 canons) pour les unités de la Garde, deux batteries à pied étrange (10 pièces chacune : 4 de 8, 5 de 4, 1 obusier), et une batterie attelée normale de 6 pièces. Une autre répartition possible consiste en 5 batteries attelées de 8 pièces chacune (Petre note que deux canons de la Garde furent “tenus en réserve” avec les bagages); mais une autre hypothèse, basée sur Foucart, est de dire que les quatre compagnies d’artillerie attelée attachée à la Garde avait 4 pièces de 8 et deux obusiers, tandis que les trois compagnies de la ligne était deux compagnies à pied (2 pièces de 8, 2 de 4 et 2 obusiers) et une attelée (4 pièces de 4 et 2 obusiers). Ce qui donne le nombre de 8 canons de 8, si on intervertit les obusiers et les pièces de 4.

Cependant, pour mai 1807, le nombre de pièces de l’artillerie de la Garde peut être estimée avec une grande exactitude et l’on peut se demander si cette organisation fut effective avant ou après Eylau. Ces tableaux contredisent Foucart, qui écrit que la Garde avait quatre compagnie d’artillerie attelée.  Elle n’avait qu’une compagnie d’artillerie à pied et une attelée, et totalisait 51 pièces, six d’entre elles étant des pièces de 12, 18 de 8, 16 de 4 et 11 obusiers. Les canons de la Garde étaient organisés en six batteries de six canons et les batteries attachées en une batterie à pied de six pièces de 8 et trois obusiers, et une batterie attelée de six pièces de 4. Sans les deux batteries d’Oudinot, la Garde avait 36 pièces, de sorte qu’il est évident que les deux compagnies d’artillerie à pied de la Garde ayant été formée en avril 1806 réduisait  la nécessité d’emprunter des canons à la ligne. On peut certes spéculer sur la date où ces deux compagnies devinrent opérationnelles, mais, comme aucune pièce de 12 n’est notée pour Iéna, il semble logique que ce fut après Eylau.

Il semble également que la Garde se vit attribuer plus de munitions que la ligne. Les 6 pièces de 12 de la Garde avaient 26 caissons, alors que les six pièces de 12 du IIIe corps n’eut que 19 caissons. Les 12 pièces de 8 de la Garde avaient 36 caissons, et les 12 pièces de 8 du VIe corps eurent 34 caissons. Et si l’on considère les 18 pièces de 8 de la Garde, le total est de 54 caissons, un peu plus que la moyenne pour l’armée dans son ensemble.

En résumé, l’organisation de l’artillerie de la Grande Armée en 1807 permet de répondre à un certain nombre de questions concernant Friedland, mais aussi concernant l’organisation de l’artillerie de la Garde, en constante évolution jusqu’en 1808. Il apparaît que ce n#est pas avant 1813 que l’artillerie de ligne eut des batteries utilisant un calibre unique pour les canons et pour les obusiers. A ce moment là, le calibre 8 avait été adopté par l’armée d’Allemagne, en remplacement des pièces de 4 et de 8 du système Gribeauval. En Espagne, l’armée française conservait le système Gribeauval. En 1815, l’artillerie retournera à un système mixte. Les pièces de 4 et de 8 seront de nouveau utilisées 2)Des exemples ont été trouvés sur le champ de bataille de Waterloo et sont conservés au Royal Armouries Museum of Ordnance, Fort Nelson, Portsmouth, avec de nombreuses pièces de 6 et une pièce de 12., en même temps que celles de 6 et de 12.

Paul Dawson (2002)

 


SOURCES

Chandler, David. Jena 1806 Osprey Campaign Series.

Chandler, David. The Campaigns of Napoleon

du Teil. De l’usage de l’artillerie nouvelle dans la guerre de campagne. Re-edition; 1925.

Grouchy. Lettres, ordres, décrets. (no date).

Lechartier. Les Service de l’arrière à la Grande Armée. 1907.

Introduction

La Garde

Division Oudinot

Ier – Ve corps d’armée

VIe -Xe corps d’armée

Réserve, Italiens, Varsovie, Parc

 

References   [ + ]

1. Il existe cependant, au Musée de l’Armée de Paris, un obusier qui n’est ni un Gribeauval, ni un système An XI, et est décrit comme étant un obusier attelé. Il peut s’agir là d’une de ces pièces illusoires. Le Musée de l’Armée à Graz (Autriche) possède deux tubes de 3 français sur des attelages Lichtenstein, qui pourraient être des pièces de salut.  Le même musée possède également un avant-train Lichtenstein, presque identique à celui du système français de l’An XI. L’Association anglaise La Garde Impériale possède un moule de tube de 3, datant d’environ 1770 et qui pourrait être autrichien.
2. Des exemples ont été trouvés sur le champ de bataille de Waterloo et sont conservés au Royal Armouries Museum of Ordnance, Fort Nelson, Portsmouth, avec de nombreuses pièces de 6 et une pièce de 12.