Du Niémen à l’Elbe : la manœuvre retardatrice de la Grande Armée

Campagne de Russie - Faber du FaureCampagne de Russie - Faber du Faure

En guise de conclusion

Comment appréhender ces cinq mois de recul continu, où la déroute se transforme en un repli de plus en plus organisé, au point de devenir une véritable manœuvre rétrograde ? L’équation classique selon laquelle une perte d’espace s’échange contre un gain de temps joue à plein à cette époque de conflits non motorisés. On ne peut comprendre sans elle les efforts de Napoléon pour reconstituer une nouvelle Grande Armée.

Mais cette phase de l’affrontement permet également d’aborder la question de la guerre dans une économie préindustrielle. Alors que la fourniture d’hommes ne connaît pas de réelle difficulté, il s’avère nécessaire pour les armes et les chevaux de puiser dans les stocks existants, qui résultent d’une accumulation de plusieurs années 1)Brun (J.-F.), L’économie militaire impériale…, op.cit., p. 1341 à 1344. . Or la remonte française demeure quantitativement insuffisante, sauf à désorganiser les circuits économiques quotidiens. Dès lors, sans même prendre en compte l’inadéquation de certaines mesures due aux délais de transmission entre Paris et le « front », la gestion de la manœuvre retardatrice obéit à une logique multiscalaire. Napoléon, chef d’État, rédige ses instructions en fonction d’un raisonnement stratégique. La présence de son armée maintient les territoires périphériques de l’écoumène impérial dans la sujétion. Outre la fourniture de contingents militaires, ces zones sont également une aire de ressources pour la confection d’effets d’habillement, la fabrication de harnachements 2)AN, AF IV 1179.  et, surtout, l’obtention des 32 000 chevaux, achetés en novembre et décembre 1812, livrables jusqu’au début de l’été 1813, et pour la réception desquels a été établi un maillage de dépôts de remonte 3)AN, AF IV 1182, liste au 28 janvier 1813.  : Varsovie, Posen, Glogau, Berlin, Hanovre, Hambourg.

Concrètement, afin de conserver ses positions, l’empereur s’appuie sur les grandes barrières topographiques que sont les fleuves. La possession de places/têtes de pont permet d’imaginer une défense dynamique, fondée sur une masse de manœuvre attaquant l’ennemi au moment de son franchissement. Au final, le gain de temps est évident. En revanche, Murat puis Beauharnais semblent apparemment insuffisamment maîtriser les mbinaisons tactiques présidant au mouvement d’une armée. Toutefois, leur impéritie trouve peut-être une partie de sa source dans le sentiment d’infériorité qui habite les survivants depuis la retraite, et qui ne prend fin que sur l’Elbe. D’où la priorité accordée à une défense statique par le biais des forteresses, dont l’isolement progressif révèle clairement que la Grande Armée a totalement perdu l’initiative et subit la volonté adverse. Le facteur psychologique joue ici au détriment des rescapés, de la même façon, par exemple, qu’il avait affaibli les unités prussiennes après Iéna. Et l’on ne peut manquer d’évoquer Ardant du Picq, pour qui la guerre est avant tout affaire de moral.

Très concrètement, la contre-offensive française débute à la mi-avril avec des unités manquant de cavalerie faute, en partie, d’avoir pu utiliser les ressources des territoires perdus. De plus, elle se développe à partir d’une ligne de débouché située beaucoup plus à l’ouest que celle initialement prévue. Cela équivaut à accroître l’espace à reconquérir pour défaire les Prusso-Russes et donne à ces derniers une plus grande latitude pour retraiter, d’autant qu’ils disposent de la supériorité en cavalerie. Les cinq mois qui conduisent du Niémen à l’Elbe expliquent ainsi en partie l’échec stratégique de la première campagne de Saxe.

Abréviations utilisées :

CA : corps d’armée

CC : corps de cavalerie

COE : corps d’observation de l’Elbe

COR : corps d’observation du Rhin

DI : division d’infanterie

Blessés et malades laissés en arrière 4)SHD/GR, C2 710. 

Place Officiers Sous-officiers et soldats Place Officiers Sous-officiers et soldats
Moscou 35 1 512 Gumbinnen 188 1 131
Mojaïsk 7 119 Insterburg 103 1 395
Abbaye 5 82 Tapiau 0 874
Ghjatsk 0 7 Labiau 21 284
Viazma 0 39 Koënigsberg 350 7 116
Dorogobouje 3 41 Elbing 95 1 080
Smolensk 57 3 613 Marienbourg 42 1 543
Vitepsk 1 5 Merve 0 494
Polotsk 16 269 Schwetz 0 397
Krasnoë 4 55 Neubourg 0 311
Dombrowena 11 370 Bromberg 16 273
Orcha 8 322 Varsovie 22 2 340
Bobr 2 25 Posen 25 255
Borissov 9 139 Francfort-sur-Oder 3 212
Mohilef 22 525 Deutschrone 0 83
Minsk 109 3 275 Stralsund 0 35
Glubokoe 0 1 257 Berlin 0 1 600
Vilna 0 5 683 Brandebourg 0 250
Kovno 0 589 Rostock 0 10
Tilsitt 130 975 Gustrov 0 16
Wilkowiski 0 180 Total 1 284 38 781

 

Denrées alimentaires abandonnées 5)SHD/GR, C2 710. 

Places Grains Farine Riz Légumes Eau-de-vie Avoine
Moscou 857,7 2 021,7
Vilna 22 520,9 25 159,1 266,3 9 260
Ponovicz 511,7 16 006,7
Meretch 1 132,5 6 215,1 31,3
Wilkowiski 151,2 3 775,3 103,6 4 972
Grodno 13 317 905,7 72,8 36 090
Bialystok 1 986,3 195,8
Mittau 193,5 3 805,1 3,3 1 1862
Gumbinnen 267,4 2 292,2 3 802
Insterburg 3 841,3 1 233,2 19,6 22 907
Velhaut 4 553,7 21 308,9 1 121,8 235 234
Tilsitt 7 361,4 2 442,7 6,8 414,6 10 134
Koënigsberg 51 447,3 77 697,4 462,6 791,4 158 205 263 052
Elbing 97 576,6 22 800 8 500 2 003,3 532 828 119 905
Marienbourg 7 732,5 3 897 11 192
Osterode 1 664 1 014
Wormditte 2 400
Total 213 673,9 192 363,9 10 468,9 5 575,7 1 036 486 382 957

 

Garnisons des places 6)SHD/GR, C2 704, pour Dantzig et Modlin, SHD/GR, C2 705, pour les autres forteresses. 

Officiers Sous-officiers et soldats Chevaux
Dantzig 833 27 305 2 775
Modlin 153 2 468 0
Zamosk Inconnu Inconnu Inconnu
Thorn 163 3 745 0
Stettin 272 8 052 148
Cüstrin 151 3 749 0
Glogau 155 4 339 199
Spandau 209 2 817 179
Total 1 936 52 475 3 301

 

 

 

References   [ + ]

1. Brun (J.-F.), L’économie militaire impériale…, op.cit., p. 1341 à 1344.
2. AN, AF IV 1179.
3. AN, AF IV 1182, liste au 28 janvier 1813.
4, 5. SHD/GR, C2 710.
6. SHD/GR, C2 704, pour Dantzig et Modlin, SHD/GR, C2 705, pour les autres forteresses.