Du Niémen à l’Elbe : la manœuvre retardatrice de la Grande Armée

Campagne de Russie - Faber du FaureCampagne de Russie - Faber du Faure

Attente stratégique sur l’Elbe

(Note : la correspondance de Napoléon pour mars 1813 est à voir ici)
(Note : la correspondance de Napoléon pour avril 1813 est à voir ici)

Mars et avril voient se dénouer une bonne part des intrigues diplomatiques. Dans un premier temps, le préambule du traité d’alliance prusso-russe se révèle extrêmement significatif :

« La destruction totale des forces ennemies qui avaient pénétré dans le cœur de la Russie a préparé la grande époque de l’indépendance de tous les États qui voudront la saisir pour s’affranchir du joug que la France a fait peser sur eux pendant tant d’années. » 1)Thiry, Lützen et Bautzen, p. 77.

Fort logiquement, dans la continuité de son évolution, Berlin déclare ensuite la guerre à Napoléon le 16 mars.

Le cheminement autrichien s’avère plus nuancé. Le 4 janvier, Metternich reçoit un rapport de Schwarzenberg, qui a rencontré un envoyé du tsar. Le 26, le chancelier s’entretient directement avec un plénipotentiaire russe. Le 30, l’armistice de Zeycz fait de Vienne une troisième force, neutre quoique liée de part et d’autre aux deux camps. En réalité, l’Autriche vise le rôle de médiateur armé. D’où, dès le 25 janvier, un décret de mobilisation destiné à porter ses troupes à 100 000 hommes (régiments de Russie inclus), avec un résultat effectif au 1er avril. Le 17 mars, Metternich signe avec les Russes la convention de Kalisch, au terme de laquelle ces derniers doivent pousser des unités sur les flancs des Autrichiens qui occupent la rive gauche de la Vistule. Toutes ces combinaisons trouvent leur aboutissement le 12 avril, lorsque l’Autriche fait officiellement savoir qu’elle ne participera plus à la guerre, contrairement à ce que prévoyait le traité de 1812, sous prétexte qu’un État ne peut être à la fois acteur et médiateur armé. Conformément à cette position, du 20 au 24, le corps auxiliaire évacue le grand-duché et retraite en Galicie (c’est-à-dire en territoire autrichien), entraînant avec lui, comme prévu, les troupes de Poniatowski, contraintes de traverser l’Autriche pour rejoindre la Grande Armée à l’ouest de l’Elbe 2)Tournès, Lützen, p. 51 et 52. . Leur repli forcé annule de fait l’éventuelle attaque de flanc propre à couper les lignes d’approvisionnement russes et à affaiblir ainsi l’offensive ennemie. Bref, en cinq mois, l’Autriche est devenue l’arbitre de l’Europe, position rêvée pour obtenir le maximum d’avantages à l’issue du duel entre Napoléon et Alexandre.

La Suède, engagée aux côtés de Saint-Pétersbourg par les traités des 5 avril et 30 août 1812, n’a, elle, en dépit des conventions, jamais participé directement au conflit. Le 3 mars 1813, au terme de nouvelles tractations avec la Grande-Bretagne, elle promet d’envoyer sur le continent 30 000 hommes (déjà destinés à aider le tsar d’après les accords antérieurs), en échange de la Norvège, de la Guadeloupe et d’une allocation mensuelle d’un million de livres sterling. Débarquant des troupes en Poméranie début avril, afin de réoccuper ses anciennes possessions, elle se garde bien toutefois de progresser vers l’Elbe.

L’Angleterre, pour sa part, ne participe pas directement aux opérations militaires, comme au Portugal ou en Espagne. Référence diplomatique suprême, elle donne en janvier son aval à la Prusse et à l’Autriche puis finance en sous-main les adversaires de Napoléon. À ce titre, Londres attache des officiers anglais à chaque quartier général et à chaque division coalisés, le commandement de ces observateurs étant dévolu au lieutenant-général Stewart, frère du premier ministre, qui reçoit le titre de « commissaire de S. M. Britannique près les armées confédérées » 3)Londonderry, Histoire de la guerre de 1813, t. I, p. 17..

En Allemagne enfin, le recul de l’armée impériale suscite des conséquences fâcheuses. Le 25 mars, à Kalisch, Koutouzov signe un manifeste proclamant la dissolution de la Confédération du Rhin. De son côté, Wittgenstein adresse aux Saxons une proclamation enflammée :

« Vous avez les innombrables armées de la Russie et de la Prusse pour vous soutenir… Celui qui n’est point pour la liberté est contre elle ! Choisissez entre mon baiser fraternel et la pointe de mon épée (…). Aux armes ! Saxons ! Si les fusils vous manquent, armez vos bras de faux et de massues. » 4)Martin(P. R.), Histoire des deux campagnes de Saxe en 1813, p.22.

Ces appels reçoivent un large écho dans les États allemands travaillés par les sociétés patriotiques et touchés par les levées d’hommes, de chevaux et d’approvisionnements divers que nécessite la reconstitution des contingents décimés en Russie. Déjà, en janvier, les grands-duchés de Francfort et de Berg ont connu des mouvements séditieux. Sous le calme apparemment revenu, les habitants de la Confédération demeurent hostiles, comme le confirme un rapport d’espion adressé le 2 avril au vice-roi 5)AN, AF IV1651-B. :

« L’esprit public est également mauvais sur les deux rives de l’Elbe, (…) les paysans ne parlent que d’assommer les Français. »

Les gouvernants des grands-duchés et royaumes de Mecklembourg-Schwerin, Francfort, Würzburg, Berg, Wurtemberg, Hesse, Bade et Saxe partagent ces sentiments et louvoient pour sortir au plus tôt de la mouvance française. D’où, souvent, une résistance passive, se marquant par le retard dans la mise sur pied des contingents dus à la Grande Armée. Parfois, les circonstances leur permettent d’aller plus loin. Délivré par le recul français de la tutelle napoléonienne, le Mecklembourg-Schwerin se range officiellement, fin mars, aux côtés de ses libérateurs. De même, le 13 avril, un bataillon de Saxons se rend à 20 hussards prussiens, avant de passer au service de l’adversaire. En réalité, les pays dont l’empereur a accru la puissance sont souvent les moins sûrs par peur de perdre les avantages acquis : la Bavière a entamé fin mars des négociations officieuses avec les coalisés. Le royaume de Saxe se lie par convention avec l’Autriche le 20 avril, rejoignant le camp des neutres.

Les signes d’effritement de l’hégémonie française ne se limitent pas aux territoires allemands. Le Danemark, enlevant son soutien à Paris, négocie en avril avec l’Angleterre et la Russie, et attend surtout que se clarifient les données du problème. En Méditerranée, Murat fournit son contingent pour le corps d’observation d’Italie mais entre également en relation avec Vienne, dans l’espoir de sauvegarder sa dynastie. Enfin, certaines zones frontalières de l’Empire ne sont pas sûres. Les départements belges sont agités par un mécontentement profond. En Hollande, les opérations de recrutement et de tirage au sort provoquent des manifestations, au point qu’il faut interrompre les levées 6)SHD/GR,C2564 . En mars, à Hambourg, les émeutes contraignent Carra Saint-Cyr à évacuer la ville le 12 et à se replier sur Brême 7)AN,AFIV1651-B. . Bref, l’édifice impérial commence à se fissurer. Napoléon doit à tout prix remporter une victoire, seul moyen de maintenir l’Autriche dans la neutralité et l’Allemagne dans l’obéissance. Or, depuis le repli sur l’Elbe, la situation militaire française a elle aussi évolué.

L’organisation d’un dispositif sur ce fleuve avait déjà été abordée par Napoléon. En février, il avait enjoint de mettre Torgau en état de défense 8)Lettre de Napoléon au général Lauriston, 26février1813, no 19 618. , la place constituant la charnière entre la partie nord, centrée sur Magdebourg et dont la conservation repose sur l’armée impériale, et la partie sud, appuyée sur Dresde et qui relève du roi de Saxe, tenu de protéger ses propres territoires. L’empereur complète ces instructions le 2 mars 9)Lettre de Napoléon à Clarke (2mars1813, no 19 634) et instructions pour le capitaine Laplace (2 mars 1813, no 19 637). . Tandis qu’au nord Magdebourg devient la principale forteresse, Kronach, Würzburg, Kehl, Kastel, Wesel, Coeverden, Delfzyl et Erfurt sont mis en défense afin d’abriter des raids de partisans les magasins de la zone de concentration. Le recul sur l’Elbe entériné, les instructions impériales tournent, dans la première quinzaine de mars, autour de quelques idées simples 10)Lettres de Napoléon à Eugène de Beauharnais (2 mars 1813, no 19 644, 5 mars 1813, no 19 664, 6 mars 1813, no 19 675, 9 mars 1813, no 19 688, 11 mars 1813, no 19 696, 15 mars 1813, no 19 721) et à Jérôme de Westphalie (2 mars 1813, no 19 647) ; notes pour le vice-roi d’Italie, 11 mars 1813, no 19 697.  :

  1. – Garder le contrôle de la rive orientale aussi longtemps que possible, ce qui évitera d’avoir à reconquérir ces territoires lors de la contre-offensive.
  2.  Défendre l’Elbe à outrance. Dès le 5 mars, Napoléon a analysé les possibilités ennemies 11)Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 5 mars 1813, no 19 664.  et ordonné à Beauharnais de surveiller le cours d’eau tout en conservant une masse de manœuvre capable de s’opposer à toute tentative de franchissement. Ses prévisions sont d’ailleurs optimistes :

« Pour peu que vous sachiez prendre un camp et une position près de Magdebourg, vous devez tenir plus d’un mois contre l’ennemi. »  12)Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 9 mars 1813, no 19 688. L’empereur envisage un camp fortifié de quelques redoutes, sans évoquer le cas où il pourrait être tourné, comme lui-même l’avait fait à Drissa en 1812. Peut-être la relative parité des effectifs, la présence de places fortifiées et, plus à l’ouest, d’unités en formation constituent-elles un obstacle suffisant, à son avis, pour entraîner l’échec d’une tentative de débordement ?

Au sud, la situation est tout aussi nette. La réunion, à la mi-mars, des nouvelles formations françaises et des confédérés allemands à Francfort constituera une menace potentielle pour l’aile gauche russe. Dès lors,

« il est (…) probable qu’il [l’ennemi] ne dépassera pas Dresde »  13)Lettres de Napoléon du 6 mars 1813 à Lauriston (no 19 672) et à Eugène de Beauharnais (no 19 675). ,

sachant que les forces impériales sont en mesure d’arrêter tout débouché sur ce point.

  1. En cas de repli, couvrir les territoires utiles, en l’occurrence la Westphalie et la 32e division militaire, en formant une première ligne de résistance sur les montagnes du Harz, une seconde entre le Harz et Cassel, une troisième sur la Weser, 
  2. Préparer la contre-offensive, en établissant des têtes de pont fortifiées et des points de passage protégés sur les rivières et les fleuves importants, tels la Weser ou l’Ems car, ainsi que le réaffirme Napoléon,

« mon intention est de prendre vigoureusement l’offensive au mois de mai, de reprendre Dresde, dégager les places de l’Oder, et, selon les circonstances, débloquer Dantzig et rejeter l’ennemi derrière la Vistule » 14)Lettre de Napoléon à Ney, 13 mars 1813, no 19 714. .

En fait, le souverain semble s’appuyer sur deux idées qui le guident depuis son départ de Russie et dont la combinaison aggrave son appréciation erronée de la situation réelle :

Il croit ses troupes plus fortes qu’elles ne le sont. Le manque de comptes rendus précis l’oblige en effet à recourir aux conjectures pour établir ses plans :

« Vous ne me dites rien, ni vous, ni votre état-major (…). Je suis dans l’obscurité sur tout. Comment voulez-vous que je dirige mon armée ? J’ignore même les différentes affaires qui ont eu lieu et ce que l’on a perdu (…). Je ne sais pas qui commande à Stettin et quelle est la garnison qui s’y trouve… Je ne connais pas la force de la garnison de Cüstrin, ni celle de Glogau, ni celle de Spandau. » 15)Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 7 mars 1813, no 19 687. 

Situation fort embarrassante, qui durera pratiquement jusqu’à la réunion des régiments du vice-roi avec l’armée du Main 16)Napoléon, par exemple, apprend le 23 mars seulement que le groupement Reynier n’excède pas 2 000 hommes (il lui en croyait jusqu’alors 12 000) et que le corps Dombrowski en a 300 et non 3 000 (lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 23 mars 1813, no 19 753). 

 Il croit l’ennemi plus faible qu’il ne l’est, tablant sur l’éparpillement auquel a dû procéder le tsar depuis son passage de la Vistule, d’où son optimisme 17)Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 5 mars 1813, no 19 664. :

« Il est difficile de penser que les Russes s’enfoncent dans l’Allemagne en grande force, laissant sur leurs flancs Dantzig, les places de l’Oder et le corps autrichien (…). Aussitôt que les Russes s’apercevront que vous avez fait halte, et que vous avez pris le parti de leur disputer le terrain, vous les obligerez à se concentrer devant vous : or, ils ne peuvent pas avoir aujourd’hui une armée disponible égale à la vôtre ; ils s’affaiblissent et vous vous renforcez (…). [L’ennemi] a la plus grande partie de ses forces occupées à Dantzig, à Varsovie, en Galicie ; [il est] obligé d’observer les places de l’Oder et (…) a tant souffert. »

On relève une certitude identique, qui n’est peut-être pas que de commande, dans sa correspondance diplomatique :

Dans la situation actuelle des choses, plus les Russes s’avanceront, laissant tant de places derrière eux, mieux cela vaudra » 18)Lettre de Napoléon au roi de Saxe, 2 mars 1813, no 19 649. .

« Toutes les mesures que j’ai prises sont telles que déjà j’ai ordonné qu’on laissât avancer les Russes ; plus ils avanceront, plus leur perte est certaine. »  19)Lettre de Napoléon au roi de Bavière, 2 mars 1813, no 19 651. 

Fort de ces analyses, et croyant avoir saisi au mieux les intentions de son beau-père, Beauharnais s’inspire de la lettre des ordres reçus. Le dispositif qu’il jette la première semaine de mars sur l’Elbe 20)AN, AF IV 1651-B.  préfigure la résistance qu’il compte organiser à long terme, en ôtant les moyens de passage existants et en empêchant l’adversaire d’en établir de nouveaux. Dès lors, fort logiquement, il divise, le 12, le fleuve en secteurs de responsabilité  21)AN, AF IV 1651-B ; SHD/GR, C2 705 et C11 132.. Le sud, de Königstein à Torgau, dépendra de Davout avec 28 000 hommes. Lui-même prendra en charge le centre, de Torgau à Magdebourg, avec 58 000 combattants représentant les éléments les plu solides du théâtre. Enfin, de Magdebourg à l’embouchure de la Havel, le maréchal Victor disposera de 15 700 soldats tandis que Carra Saint-Cyr tiendra l’embouchure de l’Elbe avec un groupement qui doit atteindre 4 000 hommes à terme. De son côté, la Garde demeurera en réserve à Leipzig.

À l’évidence, cette articulation, fondée avant tout sur la perception du cours d’eau comme obstacle, demeure extrêmement linéaire. Une lettre confirme la quiétude de l’état-major 22)Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, 10 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).  :

« Les eaux continuent toujours à être très hautes, les chemins sont très mauvais, et tout porte à croire que l’ennemi ne tentera aucune opération en ce moment. »

Bref, le vice-roi espère fermement que l’obstacle physique du fleuve le mettra à l’abri de la cavalerie russe, qu’il estime fortement en avant des gros du tsar 23)Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, 12 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B). . Larrey, se rappelant son arrivée à Leipzig le 9 mars, avoue : « Ce fut le premier endroit où nous crûmes la campagne finie. »  24)Larrey, Mémoires, t. IV, p. 149.  Cette attitude trouve son écho dans la quasi-certitude d’un certain nombre de généraux en une paix prochaine. Il semble que l’on soit confronté là à un curieux cas d’aveuglement collectif, né peut-être de la croyance en la pérennité d’une Europe impériale, de l’Atlantique à l’Elbe, telle que les traités antérieurs l’avaient plus ou moins façonnée. En attendant, les mesures prises dans la première quinzaine de mars sont loin d’obtenir le succès espéré. La réquisition des embarcations demeure incomplète, à cause parfois de l’opposition de la population 25)Bulletin de police de Hambourg du 13 mars ; bulletin particulier de renseignement ; rapport anonyme du 29 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B). . Surtout, le dispositif général recèle une faiblesse tactique profonde, étalant les unités le long du fleuve sans conserver une réserve assez puissante pour attaquer les formations adverses occupées à traverser. Incapable de s’opposer à un franchissement, le plan de défense de Beauharnais nie l’essence même de la tactique impériale, qui privilégie le mouvement et la concentration de forces au point de rupture.

Prenant conscience de cette erreur, Napoléon adresse sans ménagement critiques et conseils à son beau-fils. Il fustige d’abord son manque de pugnacité :

« Il faut enfin commencer à faire la guerre (…). Nos opérations militaires sont l’objet des risées de nos alliés à Vienne et de l’ennemi à Londres et à Saint-Pétersbourg, parce que constamment l’armée s’en va huit jours avant que l’infanterie ennemie soit arrivée, à l’approche des troupes légères et sur de simples bruits. Il est temps que vous travailliez et agissiez militairement. » 26)Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 11 mars 1813, no 19 696. 

Vient ensuite un cours de tactique 27)Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, Trianon, 15 mars 1813, no 19 721   :

« Jamais une rivière n’a été considérée comme un obstacle qui retardât de plus de quelques jours et le passage n’en peut être défendu qu’en plaçant des troupes en force dans des têtes de pont sur l’autre rive, prêtes à reprendre l’offensive aussitôt que l’ennemi commencerait son passage. Mais, voulant se borner à la défensive, il n’y a pas d’autre parti à prendre que de disposer ses troupes de manière à pouvoir les réunir en masse et tomber sur l’ennemi avant que son passage ne soit achevé. Rien n’est plus dangereux que d’essayer de défendre sérieusement une rivière en bordant la rive opposée ; car une fois que l’ennemi a surpris le passage, et il le surprend toujours, il trouve l’armée sur un ordre défensif très étendu et l’empêche de se rallier. »

Partant du postulat que « l’ennemi passera l’Elbe où et comme il voudra », l’empereur rebâtit complètement le plan de défense. Le bas Elbe sera tenu par Davout avec 16 bataillons ; le pivot de Magdebourg, sous les ordres directs du vice-roi, groupera 60 000 fantassins, 10 000 cavaliers et 250 canons ; enfin le sud sera défendu par 12 bataillons réunis entre Magdebourg et Torgau, Reynier assurant quant à lui la sûreté de la portion allant de Torgau à la frontière de Bohême. L’ennemi ne pouvant procéder à un mouvement offensif d’envergure sans masquer Magdebourg, opération qui réclamerait 100 000 hommes, les Français sont certains de ne pas être débordés, leur adversaire ne disposant pas de réserves suffisantes pour constituer la couverture nécessaire. En revanche, si les Russes parvenaient à bousculer le groupement central, Beauharnais devrait s’attacher à défendre en priorité le bas-Elbe, ce qui reviendrait à abandonner Dresde plutôt que de cesser de protéger la Westphalie, la 32e division militaire et Hambourg. Et Napoléon d’exprimer un regret qui explique indirectement pourquoi, surestimant le talent militaire de ses lieutenants, il a cru à l’efficacité des barrières fluviales pour freiner l’avance ennemie :

« Si ce que j’ordonne pour l’Elbe eût été fait sur l’Oder, et qu’au lieu de vous retirer sur Francfort [sur-Oder], vous vous fussiez groupé devant Cüstrin, l’ennemi aurait regardé à deux fois avant que de rien jeter sur la rive gauche. Vous auriez du moins gagné vingt jours et donné au corps d’observation de l’Elbe le temps de venir occuper Berlin. »

Le vice-roi bouleverse alors totalement son articulation primitive 28)Lettres d’Eugène de Beauharnais, 16 et 17 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B). , réduisant les effectifs de l’aile sud, renforçant considérablement la portion centrale et précisant le rôle des unités de Carra Saint-Cyr :

« Ces troupes formeront sur l’extrême-gauche du général Lauriston un corps détaché, destiné à couvrir contre les partis ennemis le pays situé à la rive gauche du bas-Elbe. »

La ligne d’opération du théâtre oriental, de Wesel à Cassel puis Magdebourg, réclame sept à huit jours « pour faire transiter les envois du Rhin à l’Elbe »29)AN, AF IV 1651-B. .

Mais le vice-roi, qui avait commencé à adapter son dispositif initial sans avoir encore reçu l’intention de manœuvre et les ordres du 15 de son beau-père, étale un peu trop ses forces et intègre au sein du groupement central des unités dont l’absence se fait sentir sur le bas-Elbe. C’est qu’il est aux prises avec les multiples problèmes quotidiens dont l’empereur n’est pas forcément informé avec précision. L’état sanitaire demeure préoccupant :

« Les maladies continuent à affliger plusieurs corps de l’armée et particulièrement le 7e corps. C’est une fièvre maligne et nerveuse qui paraît être assez contagieuse. » 30)Rapport du 16 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).  

Dès lors, une recrudescence du nombre de militaires atteints est à craindre si les troupes campent. L’alimentation constitue un autre souci. Le ravitaillement de Magdebourg en particulier, théoriquement à la charge des Westphaliens, se révèle suffisamment difficile pour que, le 13 mars, les Français soient contraints de procéder par voie de réquisition 31)Jérôme de Westphalie, toujours impécunieux, a averti Beauharnais, vers le 12 mars, qu’à la fin d’avril il se verrait peut-être dans l’impossibilité de solder son armée. Or les Westphaliens ne feront preuve de bonne volonté qu’à condition d’être payés. D’où l’attitude de Lauriston, confirmée par sa lettre du 13 mars au vice-roi (AN, AF IV 1651-B). . De plus, l’on touche presque à la fin de l’hiver, alors que les réserves n’avaient pas été initialement prévues pour autant de consommateurs. La dégradation de la situation est rapide. Le 16, Beauharnais se demande comment faire manger ses soldats 32)Lettre d’Eugène de Beauharnais, Leipzig, 16 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B). . La minceur des stocks et la précarité qui en découle font finalement, le 22, l’objet d’une correspondance avec Napoléon, qui apprend à cette occasion que l’approvisionnement courant de Magdebourg ne représente pas deux jours de consommation, que celui de siège est à moitié et celui de réserve inexistant 33)Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Magdebourg, 22 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B). .

Parallèlement, la situation aux ailes se dégrade. Au nord, troubles et mouvements séditieux commencent à agiter les territoires mêmes de l’Empire, en l’occurrence la 32e division militaire 34)La 32e division militaire (chef-lieu Hambourg) est composée des départements des Bouches-de-l’Elbe, Bouches-du-Weser et Ems-Supérieur, c’est-à-dire de territoires annexés en 1810 à l’Empire. . Brême et Hambourg sont évacués ; l’Oldenbourg entre en révolte ; la batterie de Blexen, qui s’est rendue aux rebelles, tire sur celle de Carlsbourg, fidèle à l’Empire 35)Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Magdebourg, 22 mars (1813 (AN, AF IV 1651-B). . Le contre-amiral Lhermite doit quitter Cuxhaven les 15 et 16, après avoir détruit sa flottille et ses réserves de munitions. L’ennemi se fait plus pressant : les 17 et 18 mars, 2 500 Cosaques et deux pièces pénètrent à Hambourg. Au sud, l’évolution diplomatique de la Saxe conduit, le 21, les Saxons du 7e corps à se retirer à Torgau. Une convention permet néanmoins à Reynier de conserver les vieux quartiers de Dresde, à l’ouest de l’Elbe, les Russes occupant la ville neuve, à l’est. Au nord, la réaction française se révèle vigoureuse. Carra Saint-Cyr ramène l’ordre à Brême, afin de rétablir provisoirement une ligne défensive le long de la Weser 36)Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Magdebourg, 21 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B). . Au centre, Beauharnais conserve ses positions et fortifie Wittenberg. Au sud, en revanche, la poussée russe ne peut être contenue. Les Français retraitent et abandonnent le cours supérieur de l’Elbe pour prendre position sur la Mülde, afin de protéger la droite du vice-roi.

Le fait saillant demeure le changement de mentalité des rescapés de Russie et, plus précisément, de l’état-major. Quoique les flancs fassent l’objet de puissantes incursions adverses, on n’en replie pas pour autant le centre. La psychose d’une coupure des lignes de retraite a disparu car l’armée est désormais suffisamment puissante pour pouvoir s’ouvrir un chemin, d’autant que l’on n’est plus qu’à dix-sept jours de marche du Rhin. Clausewitz, de son côté, explique clairement les choix ennemis 37)Clausewitz, La campagne de 1813, p.17 à20. . Face à la portion centrale, de Magdebourg à Torgau, sont rassemblés 25 000 Prusso-russes sous les ordres de Wittgenstein et Yorck. Au nord, les commandos de Tettenborn, Dorenberg et Czernitcheff (6 000 à 7 000 hommes) sont répandus sur les deux rives de l’Elbe. Au sud, les coalisés contrôlent Dresde avec 28 000 combattants. Mais, face à la résistance française, ils ont décidé de suspendre toute opération offensive jusqu’à l’arrivée sur l’Elbe, le 26 avril, des 30 000 soldats jusqu’alors en réserve à Kalisch.

« L’armée russe, affaiblie par les opérations immenses imposées par sa poursuite de l’ennemi, poursuite jusqu’alors sans exemple dans l’histoire, fatiguée en outre par le siège et l’attaque d’innombrables places fortes, n’eût pas été capable de se maintenir un seul instant sur l’Elbe, si elle n’avait trouvé un allié formidable dans la puissance militaire de la Prusse. » Mais « ces forces réunies n’étaient pas assez puissantes pour pouvoir transporter le théâtre de la guerre à quarante milles plus loin, jusque sur le Main » 38)Clausewitz, La campagne de 1813, p.21. .

De son côté, l’état-major français, au vu des divers comptes rendus, comprend qu’il contrôle parfaitement la situation au nord, où la poussée adverse se limite à l’infiltration de partisans. Parallèlement, diverses mesures préludant à une prochaine entrée en campagne ont été prises : destruction des moyens de franchissement susceptibles d’être utilisés par l’ennemi, élaboration d’une ligne d’opération Wesel-Brême, évacuation temporaire des dépôts de cavalerie de Hanovre derrière la Weser. La réunion des nouvelles unités s’est poursuivie et Davout peut tabler, au 25 avril, sur 30 000 combattants 39)Tournès, Lützen, p.394 à 397. . Au centre, du 21 mars au 6 avril, Beauharnais mène de fortes reconnaissances mettant en jeu infanterie, cavalerie et artillerie. Pour la première fois depuis des mois, les troupes impériales progressent sciemment vers l’est, sans se laisser arrêter par le risque d’une rencontre. En revanche, au sud, la pénétration adverse s’avère plus profonde. Les Cosaques sont signalés à Leipzig dès le 31 40)Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Magdebourg, 1er avril 1813 (AN, AF IV 1651-B). , les Prussiens à Eisleben le 10 avril 41)AN, AF IV 1652. . Autant d’indices qui permettent de déterminer le mode d’action ennemi : pendant que Wittgenstein contiendra les Français à hauteur de Magdebourg, l’armée principale progressera sur l’axe Leipzig-Mersebourg afin d’empêcher la jonction entre l’armée de l’Elbe (58 000 hommes dirigés par Eugène de Beauharnais) et l’armée du Main nouvellement réunie (111 000 soldats sous le commandement de Napoléon) 42)SHD/GR, C2 706 et J.-F. Brun, L’économie militaire impériale…, op.cit., p. 782, 784, 788, 789, 790. L’armée de l’Elbe compte très exactement 58 677 hommes et 8 448 chevaux, l’armée du Main 111 656 hommes et 10 286 chevaux, Davout sur le bas Elbe dispose de 30 027 soldats et 3 731 chevaux. Il convient d’ajouter à ces effectifs 33 278 hommes et 5 377 chevaux, alors en transit entre le Rhin et la zone de concentration et n’ayant pas encore rejoint l’armée de l’Elbe. Enfin, 33 346 militaires et 8 451 chevaux s’organisent à l’est du Rhin, sans toutefois être dès ce moment aptes à combattre. . Il sera peut-être même possible aux coalisés de rejeter le vice-roi dans le Harz 43)Analyse du 11 avril 1813 (AN, AF IV 1652). . Aussi, ce dernier, soucieux de ne pas compromettre l’outil militaire qui lui est confié, agit avec prudence et regroupe l’essentiel de ses forces derrière la Saale et l’Elbe, persuadé à juste titre qu’il a en face de lui essentiellement des unités d’avant-garde et que les gros n’arriveront qu’à la mi-avril.

Le 16, Napoléon, que les événements ont contraint à prendre l’offensive beaucoup plus tôt que prévu, arrive à Mayence. Ce même jour, le général Souham (de l’armée du Main) reconnaît Weimar44)AN, AF IV 1652 . Beauharnais conserve toutefois ses positions jusqu’au 25, date à laquelle Berthier lui transmet l’ordre d’occuper Halle et Mersebourg 45)AN, AF IV 1651-B. . Ces instructions témoignent de la réintégration des unités de l’armée de l’Elbe dans le dispositif d’ensemble de la contre-offensive qui se développe en direction de la Saxe. Elles marquent également la fin de l’intérim provoqué par le départ de l’empereur en décembre 1812.

References   [ + ]

1. Thiry, Lützen et Bautzen, p. 77.
2. Tournès, Lützen, p. 51 et 52.
3. Londonderry, Histoire de la guerre de 1813, t. I, p. 17.
4. Martin(P. R.), Histoire des deux campagnes de Saxe en 1813, p.22.
5. AN, AF IV1651-B.
6. SHD/GR,C2564
7. AN,AFIV1651-B.
8. Lettre de Napoléon au général Lauriston, 26février1813, no 19 618.
9. Lettre de Napoléon à Clarke (2mars1813, no 19 634) et instructions pour le capitaine Laplace (2 mars 1813, no 19 637).
10. Lettres de Napoléon à Eugène de Beauharnais (2 mars 1813, no 19 644, 5 mars 1813, no 19 664, 6 mars 1813, no 19 675, 9 mars 1813, no 19 688, 11 mars 1813, no 19 696, 15 mars 1813, no 19 721) et à Jérôme de Westphalie (2 mars 1813, no 19 647) ; notes pour le vice-roi d’Italie, 11 mars 1813, no 19 697.
11. Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 5 mars 1813, no 19 664.
12. Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 9 mars 1813, no 19 688. L’empereur envisage un camp fortifié de quelques redoutes, sans évoquer le cas où il pourrait être tourné, comme lui-même l’avait fait à Drissa en 1812. Peut-être la relative parité des effectifs, la présence de places fortifiées et, plus à l’ouest, d’unités en formation constituent-elles un obstacle suffisant, à son avis, pour entraîner l’échec d’une tentative de débordement ?
13. Lettres de Napoléon du 6 mars 1813 à Lauriston (no 19 672) et à Eugène de Beauharnais (no 19 675).
14. Lettre de Napoléon à Ney, 13 mars 1813, no 19 714.
15. Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 7 mars 1813, no 19 687.
16. Napoléon, par exemple, apprend le 23 mars seulement que le groupement Reynier n’excède pas 2 000 hommes (il lui en croyait jusqu’alors 12 000) et que le corps Dombrowski en a 300 et non 3 000 (lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 23 mars 1813, no 19 753).
17. Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 5 mars 1813, no 19 664.
18. Lettre de Napoléon au roi de Saxe, 2 mars 1813, no 19 649.
19. Lettre de Napoléon au roi de Bavière, 2 mars 1813, no 19 651.
20, 29, 45. AN, AF IV 1651-B.
21. AN, AF IV 1651-B ; SHD/GR, C2 705 et C11 132.
22. Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, 10 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).
23. Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, 12 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).
24. Larrey, Mémoires, t. IV, p. 149.
25. Bulletin de police de Hambourg du 13 mars ; bulletin particulier de renseignement ; rapport anonyme du 29 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).
26. Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, 11 mars 1813, no 19 696.
27. Lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais, Trianon, 15 mars 1813, no 19 721
28. Lettres d’Eugène de Beauharnais, 16 et 17 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).
30. Rapport du 16 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).
31. Jérôme de Westphalie, toujours impécunieux, a averti Beauharnais, vers le 12 mars, qu’à la fin d’avril il se verrait peut-être dans l’impossibilité de solder son armée. Or les Westphaliens ne feront preuve de bonne volonté qu’à condition d’être payés. D’où l’attitude de Lauriston, confirmée par sa lettre du 13 mars au vice-roi (AN, AF IV 1651-B).
32. Lettre d’Eugène de Beauharnais, Leipzig, 16 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).
33. Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Magdebourg, 22 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).
34. La 32e division militaire (chef-lieu Hambourg) est composée des départements des Bouches-de-l’Elbe, Bouches-du-Weser et Ems-Supérieur, c’est-à-dire de territoires annexés en 1810 à l’Empire.
35. Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Magdebourg, 22 mars (1813 (AN, AF IV 1651-B).
36. Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Magdebourg, 21 mars 1813 (AN, AF IV 1651-B).
37. Clausewitz, La campagne de 1813, p.17 à20.
38. Clausewitz, La campagne de 1813, p.21.
39. Tournès, Lützen, p.394 à 397.
40. Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Magdebourg, 1er avril 1813 (AN, AF IV 1651-B).
41. AN, AF IV 1652.
42. SHD/GR, C2 706 et J.-F. Brun, L’économie militaire impériale…, op.cit., p. 782, 784, 788, 789, 790. L’armée de l’Elbe compte très exactement 58 677 hommes et 8 448 chevaux, l’armée du Main 111 656 hommes et 10 286 chevaux, Davout sur le bas Elbe dispose de 30 027 soldats et 3 731 chevaux. Il convient d’ajouter à ces effectifs 33 278 hommes et 5 377 chevaux, alors en transit entre le Rhin et la zone de concentration et n’ayant pas encore rejoint l’armée de l’Elbe. Enfin, 33 346 militaires et 8 451 chevaux s’organisent à l’est du Rhin, sans toutefois être dès ce moment aptes à combattre.
43. Analyse du 11 avril 1813 (AN, AF IV 1652).
44. AN, AF IV 1652