Du Niémen à l’Elbe : la manœuvre retardatrice de la Grande Armée

Campagne de Russie - Faber du FaureCampagne de Russie - Faber du Faure

L’abandon de l’Oder

Stettin, Cüstrin et Glogau pourvues de bonnes garnisons, Beauharnais entreprend dès la mi-février d’organiser une force de manœuvre plus puissante que celle dont il disposait jusqu’alors. Outre la Garde et quelques régiments alliés, il peut désormais tabler sur les trois divisions d’infanterie du nouveau 11e CA. Les Russes, qui comptent nombre d’éclopés et qui ont laissé une partie de leurs unités face aux places ou au corps autrichien, ne peuvent lui opposer que deux petites armées : au nord, Wittgenstein avec 13 000 réguliers, 6 000 Cosaques et 82 canons ; au sud, Winzingerode, qui a 12 500 combattants et 72 tubes. En arrière, l’armée principale, peut-être 20 000 soldats et 110 pièces, demeure en réserve. En fait, les Français se heurtent essentiellement aux « partisans », c’est-à-dire aux détachements montés qui sévissent entre Oder et Neisse. Globalement peu nombreux (1 500 cavaliers réguliers, 4 000 Cosaques, 4 pièces), ils se répartissent en six « commandos » dont la hardiesse et la mobilité trompent les observateurs et font croire à des forces infiniment plus étoffées. Le vice-roi prend ainsi pour une offensive une simple reconnaissance contre son aile gauche, le long de la Neisse. L’activité de ces groupes et la perception déformée qu’en a l’état-major impérial se soldent par des résultats psychologiques sans commune mesure avec la réalité. Ainsi, Czernitcheff pénètre le 18 à Berlin à la tête de ses Cosaques, à l’issue d’un raid mené 300 kilomètres en avant des gros de l’armée russe. Aisément repoussé, il n’en suscite pas moins une immense émotion en Allemagne où l’on commence à croire, de façon tangible, à une proche libération.

Pour les Français, cette intensification de la pression adverse prélude à une attaque générale. Beauharnais apprend ainsi successivement le passage de l’Oder au nord par des éléments de cavalerie, puis les affaires de Kalisch et de Berlin. En outre, un rapport d’espion l’a probablement informé du souhait de Wittgenstein d’aller de l’avant. Enfin, une activité suspecte se développe sur ses arrières. Nombre de Prussiens, en dépit des interdictions officielles, gagnent la Silésie pour rejoindre Yorck, en passant par la Lusace saxonne. Certaines zones commencent même à entrer en ébullition : Berlin mais également le département des Bouches-du-Weser, qui fait partie des territoires les plus récemment annexés à l’Empire, en décembre 1810.

Redoutant essentiellement une alliance prusso-russe, Beauharnais s’efforce de contrôler la Prusse occidentale afin d’assurer, par contrecoup, la tranquillité des arrières en Allemagne. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, avant de regagner la France le 8 mars, lui avait soumis un plan issu en droite ligne des théories impériales : maintenir l’avant-garde entre Stettin et Cüstrin puis, appuyé sur ces forteresses, faire face aux Russes. Ainsi articulés, les Français seraient tout à fait capables d’arrêter l’ennemi. Mais, probablement impressionné par la succession de mauvaises nouvelles et craignant l’imminence d’un débordement par le nord, le vice-roi décide de s’en remettre aux forteresses du soin d’assurer la présence française sur l’Oder.

Général Jean-Louis Reynier (1771-1814)
Général Jean-Louis Reynier (1771-1814)

Tandis qu’au sud, Reynier, avec ses 6 000 combattants et une soixantaine de pièces, prend position en deçà de l’Oder pour protéger Dresde, Beauharnais replie préventivement sa gauche. Couvert par le 11e CA, il remet lui-même de l’ordre dans le Mecklembourg et la région berlinoise à la tête de la cavalerie et de la Garde, pénétrant le 22 dans la capitale prussienne. Le 24 février, il assure Napoléon de son souci de conserver Berlin le plus longtemps possible 1)Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Cöpnick, 24 février 1813 (AN, AF IV 1651-B).  car,

« en tenant ici, je donne le temps à nos derrières de s’organiser, à la cavalerie de se remonter, et à nos renforts d’arriver ».

Mais, le lendemain, l’ennemi s’empare d’un passage sur la Sprée, ce qui le met à même d’interrompre les communications françaises entre Berlin et Dresde ou Leipzig. De plus, les derniers jours de février voient une intensification de l’activité des partisans. Enfin, les Saxons concentrent leurs troupes à Torgau 2)AN, AF IV 1651-B. , sans se porter à la rencontre de l’ennemi, adoptant une attitude comparable à celle de l’Autriche. Surclassé au sud, harcelé au nord, le vice-roi décide alors, le 2 mars, d’abandonner l’ensemble du territoire prussien pour s’établir sur l’Elbe. Le 4, Berlin est évacué à l’exception de la citadelle de Spandau, mais les troupes impériales livrent seulement, dans leur retraite, quelques combats d’arrière-garde. Les Français sont en effet favorisés par un adoucissement de la température qui provoque de hautes eaux sur l’Oder, ralentissant voire interrompant parfois son franchissement. Le 8 mars, le nouveau dispositif est tout entier articulé sur l’Elbe où l’on entreprend de palissader Wittenberg afin d’en faire une tête de pont.

Le plus important réside cependant dans le fait que, désormais, Beauharnais est renforcé par les unités mises sur pied durant les deux premiers mois de 1813. Le corps d’observation de l’Elbe a cantonné une division à Magdebourg, une seconde au sud de cette place et une troisième au nord, afin d’éclairer l’Elbe inférieur dont l’embouchure est contrôlée, à Hambourg, par le général Carra Saint-Cyr.

Le maréchal Louis Nicolas Davout, prince d'Eckmüh
Le maréchal Louis Nicolas Davout, prince d’Eckmühl

En même temps, le 2 mars, le vice-roi ordonne à Davout d’organiser les seize 2e bataillons du 1er CA (qui se regroupent entre Elbe et Rhin) en une division qui défendra Leipzig. Parallèlement, le maréchal Victor constitue, à Erfurt, une réserve avec les douze 2e bataillons des 2e et 3e CA. Cette infanterie encore peu aguerrie remplit ainsi parfaitement sa mission défensive tout en s’entraînant et en complétant son artillerie, en vue de la guerre en rase campagne. La principale nouveauté demeure toutefois la renaissance de la cavalerie. Les 1er et 2e CC, qui ont installé leurs dépôts à Hanovre et Brunswick, fournissent leurs premières formations remontées, une quinzaine d’escadrons, soit l’équivalent de deux petites brigades 3)AN, AF IV 1651-B. .

En réalité, Beauharnais a établi sur l’Elbe un dispositif linéaire, propre à observer l’ensemble du fleuve mais non à répondre par une puissante contre-attaque à une action de force. Quoiqu’il en soit, le repli sur l’Elbe est également l’occasion de bilans très précis, dressés par l’administration de la Guerre 4)SHD/GR, C2 710.  qui, tentant de comptabiliser les blessés et les intransportables laissés en arrière, lors des évacuations successives, aboutit à un total de 40 065 militaires (dont 1 284 officiers). Une seconde récapitulation, tout aussi intéressante, concerne les denrées abandonnées 5)SHD/GR, C2 710. . Quintaux de grains, de farine, de riz, de légumes, litres d’eau-de-vie et boisseaux d’avoine sont soigneusement recensés, sachant qu’une assez forte quantité de gruau, conservée dans les magasins de Moscou, n’a pas été comprise dans ces comptes officiels. Il apparaît là que, de Moscou à la prise de commandement du vice-roi, ont été laissé aux Russes l’équivalent de 33 338 297 rations de pain, 17 448 133 de riz, 4 646 466 de légumes et 16 583 776 d’eau-de-vie ! La reprise en main de la mi-janvier marque concrètement la fin de ce gaspillage, l’adversaire ne trouvant plus que des entrepôts vides dont les stocks ont été transportés dans les places. Par ailleurs, outre Pillau qui s’est rendu, les forteresses isolées abritent alors 1 936 officiers et 52 475 sous-officiers et soldats 6)SHD/GR, C2 704 pour Dantzig et Modlin ; SHD/GR, C2 705 pour les autres forteresses. . Si l’on y ajoute les troupes coupées de la Grande Armée, c’est-à-dire le 5e CA et les défenseurs de la Poméranie suédoise, ce sont près de 78 000 hommes et plus de 9 700 chevaux qui ont été laissés sur ou au-delà de l’Oder.

Toutefois, le rétablissement sur l’Elbe s’effectue dans un contexte politique différent de celui qui avait présidé au repli sur l’Oder. L’armistice austro-russe du 30 janvier doit trouver son terme début avril. Mais tous les observateurs lucides sentent bien que Vienne a pratiquement recouvré son indépendance. Stratégiquement cependant, c’est un moindre mal puisque cette neutralité entraîne une délimitation précise du théâtre d’opération avec, par contrecoup, un accroissement de valeur des barrières fluviales occupées par les Français. En revanche, la Russie et la Prusse ont signé, le 27 février, un traité d’alliance offensive et défensive qui marque la naissance de la VIe coalition. Dès lors, le rétablissement du dispositif sur l’Elbe représente davantage que le point ultime de la retraite : il concrétise également le passage au deuxième acte dans le duel que se livrent le Grand Empire et la Vieille Europe.

References   [ + ]

1. Lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon, Cöpnick, 24 février 1813 (AN, AF IV 1651-B).
2, 3. AN, AF IV 1651-B.
4, 5. SHD/GR, C2 710.
6. SHD/GR, C2 704 pour Dantzig et Modlin ; SHD/GR, C2 705 pour les autres forteresses.