Du Niémen à l’Elbe : la manœuvre retardatrice de la Grande Armée

Campagne de Russie - Faber du FaureCampagne de Russie - Faber du Faure

Le repli sur l’Oder

(Note : la correspondance de Napoléon pour février 1813 est à voir ici)

L’évolution des rapports de forces diplomatiques détruit ces beaux plans. Dans le ballet international qui permettra à Vienne de recouvrer son indépendance politique et militaire, les rôles sont soigneusement distribués.

Portrait de Metternich
Le chncelier Metternich, Josef Danhauser
Wien, 1830/1835
Öl/Leinwand
80,5 x 63,5 cm
© Deutsches Historisches Museum, Berlin

Tandis que Metternich, véritable meneur de jeu, entretient une correspondance soutenue et trompeuse avec Paris ; sur le terrain, Schwarzenberg négocie secrètement avec les représentants du tsar. Les soldats autrichiens, en liaison avec les combattants du 7e corps, doivent protéger le grand-duché de Varsovie, qui représente tout à la fois un point d’appui, une zone de concentration avancée, une base de ravitaillement sûre et un réservoir de chevaux et de soldats. Or, Schwarzenberg cède progressivement ses positions sans combat à partir du 3 janvier, face à un ennemi qui se garde de lui causer des pertes et met tous ses soins à sauvegarder les apparences. Trop faible pour résister seul, le 7e CA rétrograde pour éviter d’être anéanti. Après avoir laissé de fortes garnisons à Modlin et Zamosk, bientôt assiégées, et évacué Varsovie en renvoyant sur ses arrières tous les malades et le matériel qu’il lui était possible, Reynier repasse la Vistule le 28 janvier et se retire en direction de Glogau le plus lentement possible, afin de couvrir le repli des unités polonaises surprises en pleine organisation, notamment les dépôts de Kalisch. Finalement, le 30 janvier, l’armistice austro-russe de Zeycz prévoit l’installation de Schwarzenberg derrière la Pilica à partir du 13 février. Par ailleurs, les 100 000 hommes que Vienne concentre en Galicie pour le recueillir n’ont pas pour objectif de combattre les forces du tsar. Pendant ce temps, le 7e corps, qui a intégré des renforts saxons et polonais, aligne désormais environ 30 000 hommes. Mais Reynier est battu le 13 février, à Kalisch, par les Russes, si bien qu’il atteint Glogau le 18 avec moins de 6 000 combattants valides. Les unités polonaises qui n’avaient pu se joindre à lui ont quant à elles établi de solides cantonnements autour de Czenstochau 1)La Pologne compte, en effet, trois villes saintes, Varsovie, Cracovie et Czenstochau, dont la possession revêt une valeur psychologique aussi importante que celle de Moscou dans l’Empire russe. , mais elles sont désormais coupées de la Grande Armée, tandis que la majeure partie du grand-duché est aux mains de l’ennemi. Cette séparation est d’ailleurs à porter autant au crédit des manœuvres russes qu’aux mouvements autrichiens. Paradoxalement, cependant, la défense du cours supérieur de l’Oder s’est considérablement renforcée, grâce à l’appoint du 7e CA.

Dans le secteur nord, début février, le facteur diplomatique passe à nouveau au premier plan. L’activité militaire de la Prusse, qui réunit officiellement son nouveau groupement de 30 000 soldats, finit par inquiéter Paris. Le 7 février, Napoléon ordonne 2)Lettre de Napoléon à Clarke, 7 février 1813, no 19 545.  de les mettre en ligne, à l’aile gauche bien évidemment, jugeant dangereux de laisser sur les arrières un tel rassemblement. Le 10, leur chef, le général Bülow, refuse d’obéir. C’est la rupture !

De son côté, après avoir un temps essayé de demeurer neutre et d’occuper les places de Prusse Orientale, Yorck s’était installé début janvier à Königsberg. À la mi-février, à la tête de 20 000 hommes, il se range aux côtés des Russes et passe la Vistule le 19. De toutes parts, la position française semble donc se dégrader. Pour Beauharnais, sa droite s’effrite peu à peu, d’autant qu’une lettre de Schwarzenberg l’a convaincu de l’abandon autrichien 3)Reboul, Campagne de 1813, t. II, p. 357. Dans cette lettre, datée du 6 février, Schwarzenberg confirmait sa retraite sur Cracovie. . Au même moment, d’après les rapports de Davout, la pression sur sa gauche ne se limite plus à de simples incursions de Cosaques. Le vice-roi envisage alors l’hypothèse d’un mouvement tournant, que la défection prussienne empêche de contrecarrer, tandis que l’attitude des populations allemandes s’est clairement chargée d’agressivité. Le travail de sape des sociétés secrètes s’intensifie, au moment où un flot incessant de soldats en haillons, parfois blessés ou malades, traverse le territoire, isolément ou par détachements, pour regagner l’Elbe ou le Rhin, semant avec eux le typhus ou la fièvre de congélation, suscitant le mécontentement et, plus grave, le mépris envers l’Empire, dont leur misère concrétise la défaite.

De leur côté, les Russes attendent que leur alliance avec la Prusse soit effective pour reprendre l’offensive : un groupement marchera sur Berlin, un second sur Dresde, le corps principal de Tormassof, entre les deux, servant de réserve. Ignorant le dessous des cartes, et s’en tenant aux menaces qu’il pressent sur ses ailes, Beauharnais décide alors d’abandonner Posen et de se rapprocher de l’Oder, dont il veut conserver la rive orientale tout en en contrôlant les principaux points de passage grâce aux places fortes. Le choix de ce fleuve comme ligne de recueil, arrêté depuis longtemps, obéit apparemment à de multiples raisons. Psychologiques d’abord : il constitue une frontière très clairement établie depuis la perte du grand-duché. L’état-major espère également que les Russes le considèreront comme une barrière, puisqu’ils ont atteint le terme de leurs visées, la Vistule. Dès lors, le territoire entre les deux cours d’eau peut fort bien constituer une sorte de « no man’s land » dont le sort sera réglé par les traités de paix. Parfaitement cohérente avec les analyses de l’empereur, qui ne croit pas à une attaque en force de la part du tsar, cette vision n’est guère étonnante, si l’on se rappelle combien est alors répandue la croyance en la paix dans les rangs des survivants, et leur scepticisme quant à la reprise des opérations au printemps 4)Ce qui, joint à la fatigue de la campagne précédente, expliquerait l’impéritie du haut commandement, rapportée à plusieurs reprises par Thiry (Lützen et Bautzen, p. 90, 106 et 109). .

De solides arguments militaires appuient également ces spéculations. Le dégel proche est sur le point de transformer les fleuves en obstacles majeurs à l’abri desquels les troupes françaises seront en mesure de faire front. En même temps, l’occupation de la Poméranie suédoise, au nord, rend toute tentative de débordement extrêmement difficile. Au sud, la concentration du 7e CA à Glogau permet d’en finir avec la dichotomie entre sous-secteurs nord et sud et verrouille cette extrémité du dispositif. Enfin, le saillant de Bohême, en réduisant un éventuel débouché par Breslau, est à même de procurer aux défenseurs un délai suffisant pour se rétablir sur une ligne Glogau-Prague (s’arrêtant bien évidemment à la frontière autrichienne). Forcé de conduire une manœuvre frontale, l’ennemi apparaît donc désavantagé face à des combattants qui, après avoir divisé méthodiquement le lit de l’Oder en secteurs de surveillance garnis de troupes, conserveraient un groupement d’intervention à Francfort, prêt à s’opposer à tout franchissement. D’autant que la plus grande proximité de l’Elbe (et des troupes qui y stationnent) accroît proportionnellement la sûreté de l’ensemble.

Beauharnais dirige le repli avec toute la méthode qui le caractérise. Depuis le début du mois de février, il a entrepris d’évacuer malades, blessés, bureaux, magasins et dépôts de remonte. Ces transferts sans panique se soldent par un résultat remarquable : la Grande Armée ne laisse finalement à Posen que 280 intransportables 5)SHD/GR, C2 710. . On est loin des abandons massifs et des destructions de Vilna et Königsberg. Parallèlement, toute progression des renforts vers Posen est interrompue. Bref, la retraite sur l’Oder, qui prend effet à partir du 11 février, s’avère une décision logique d’un point de vue militaire. Elle semble néanmoins prématurée à Napoléon, qui espérait que son beau-fils aurait gagné davantage de temps, permettant par là un apport accru de chevaux, nécessaires pour reconstituer l’instrument militaire. Judicieuse au niveau opératif, la décision du vice-roi affaiblit l’action stratégique de l’empereur. Éternel problème du raisonnement multiscalaire.

References   [ + ]

1. La Pologne compte, en effet, trois villes saintes, Varsovie, Cracovie et Czenstochau, dont la possession revêt une valeur psychologique aussi importante que celle de Moscou dans l’Empire russe.
2. Lettre de Napoléon à Clarke, 7 février 1813, no 19 545.
3. Reboul, Campagne de 1813, t. II, p. 357. Dans cette lettre, datée du 6 février, Schwarzenberg confirmait sa retraite sur Cracovie.
4. Ce qui, joint à la fatigue de la campagne précédente, expliquerait l’impéritie du haut commandement, rapportée à plusieurs reprises par Thiry (Lützen et Bautzen, p. 90, 106 et 109).
5. SHD/GR, C2 710.