Du Niémen à l’Elbe : la manœuvre retardatrice de la Grande Armée

Campagne de Russie - Faber du FaureCampagne de Russie - Faber du Faure

L’abandon de la Vistule

(Note : la correspondance de Napoléon pour janvier 1813 est à voir ici)

Le repli qui débute le 1er janvier n’a plus rien d’une déroute. On a laissé à Königsberg 7 000 blessés et malades ainsi que, peut-être, 5 000 survivants découragés. Le reste des rescapés, nourris et partiellement rééquipés, marche vers l’ouest dans un ordre relatif, sous la protection d’une forte arrière-garde (17 000 fantassins, 1 650 cavaliers, 38 pièces). Le 10, les colonnes françaises s’arrêtent à Elbing. Dans le secteur nord, la Grande Armée dispose alors, en première ligne, de 24 000 combattants environ, appuyés d’une cinquantaine de pièces. En deuxième ligne, sur la Vistule, 21 500 autres se réorganisent. Enfin, 6 000 cavaliers à pied se dirigent sur l’Oder où stationne la dernière division du 11e corps (7 800 hommes). De leur côté, les Russes ont 59 000 combattants et 299 pièces (sans compter les 50 000 hommes et les 274 canons de Koutouzov, en réserve à Vilna, ainsi qu’un renfort de 9 400 militaires et 44 canons sur le point d’arriver). En cas de bataille, leur supériorité numérique est évidente. Dans le secteur sud, la situation est tout aussi préoccupante. Les Autrichiens cèdent progressivement le terrain sans combat, tandis qu’à partir du 4, le 7e corps recule lentement face à 23 000 adversaires qui avancent petit à petit sur Varsovie.

Ignorant le recul sur Elbing, et en dépit d’un optimisme de commande, l’empereur peut cependant légitimement tracer, le 18 janvier, ce tableau 1)Lettre de Napoléon à Jérôme de Westphalie, 18 janvier 1813, no 19 462. : le dispositif est solidement appuyé au nord sur le Niémen, « occupé par Macdonald et la division Grandjean », tandis que les divisions Heudelet et Loison tiennent la zone entre ce cours d’eau et Königsberg. Au centre, 17 divisions cantonnent à Elbing, Marienbourg et Thorn. Au sud, les Autrichiens et le 7e corps « couvrent Varsovie ». En arrière,

« la cavalerie démontée se rend dans les dépôts et sur l’Oder pour y recevoir des chevaux. Mais, sans compter cette cavalerie, la Grande Armée, dans son état actuel, présente encore un effectif de 200 000 combattants ».

Enfin, 40 bataillons hivernent sur l’Oder, tandis que 40 autres, du corps d’observation d’Italie, peuvent se porter en mars sur ce dernier fleuve. Bref, à la mi-janvier, vue de Paris, la réorganisation paraît se limiter à la restructuration des régiments de Russie et à la formation de six nouvelles divisions pour les deux corps d’observation. À quoi il convient d’ajouter la reconstitution de la majeure partie de l’artillerie de campagne et la remonte de la presque totalité de la cavalerie.

L’émergence d’une troisième force risque toutefois de modifier, à terme, les rapports de forces. Le 14 décembre, Napoléon avait demandé officiellement à Berlin de porter son contingent à 30 000 hommes, ce à quoi acquiesce avec empressement le roi Frédéric-Guillaume, qui ordonne de concentrer les nouvelles unités à Graudenz. La convention de Taurogen, officiellement désavoué par Berlin, ne remet rien en question, d’où une curieuse situation. Alors que les forces de Yorck, cantonnées dans leur neutralité, font de fait le jeu des Russes, d’autres soldats prussiens se dirigent vers l’est pour combattre aux côtés de la Grande Armée en pleine retraite.

Dans ce contexte difficile, Murat ne cherche pas à reprendre l’initiative de mouvement qui constituait jusqu’alors le propre de la tactique impériale, alors que Macdonald le 3 janvier, puis Davout quelques jours plus tard, lui avaient proposé de mener une défense dynamique, grâce à deux ou trois corps d’armée manœuvrant en s’appuyant sur les places. Cette application parfaitement orthodoxe de l’art de la guerre napoléonien permettrait de conserver la barrière fortifiée de la Vistule. Malheureusement, le roi de Naples travaille comme à l’accoutumée sans idée directrice claire. De plus, son dispositif s’étend seulement jusqu’à Thorn, ce qui laisse la possibilité à l’adversaire de l’isoler de l’Oder en passant au sud de cette ville. Enfin, les cours d’eau, pris par les glaces (il fait toujours entre -18°C et -20°C), ne constituent plus des obstacles sérieux. Or, l’offensive russe, ordonnée le 9 janvier par le tsar pour entraîner les Prussiens, se dessine à partir du 11. Murat décide alors une retraite rapide, d’autant que l’apparition des Cosaques sur la Vistule, le 12, lui fait craindre d’être tourné, voire coupé de ses itinéraires de repli. L’intention du quartier général français est à ce moment de se rétablir entre Posen et l’Oder, tout en assurant la défense de Dantzig et de Thorn 2)Reboul, Campagne de 1813, t.I, p.364 à378. .

Tant par ses ressources locales que par ses magasins et arsenaux, Dantzig revêt en effet une importance capitale pour toutes les manœuvres sur la basse Vistule. Centre d’opération et dépôt général dans une offensive, la ville dispose d’excellentes fortifications, propres à ralentir la marche du tsar. En outre, Napoléon a ordonné de la conserver à tout prix en vue de la contre-offensive de printemps. Thorn, de son côté, est la première forteresse polonaise susceptible de faire obstacle aux Russes s’ils infléchissent leur mouvement au sud pour prendre à revers Schwarzenberg et Reynier. Elle permet, en outre, de lier les forces couvrant Varsovie, selon un axe Bialystok-Thorn, et la Grande Armée contrôlant les territoires de Posen à Thorn. Murat renforce donc les garnisons des deux places d’une grosse partie de ses unités en état de combattre.

Dantzig rassemble ainsi, sous les ordres du général Rapp, près de 36 000 soldats de vingt nations différentes, que les États désigneront désormais sous le titre de 10e CA 3)Artois (d’), Relation de la défense de Dantzig, p. 17, 416 et 417. . Thorn, moins importante, accueille quant à elle un renfort de 3 600 Bavarois. Par ailleurs, les unités qui se réorganisaient sur la Vistule gagnent l’Oder. Les 2e et 3e CA atteignent Cüstrin le 26, les 4e et 9e ainsi que la Garde se regroupent à Posen, qui est devenu le rendez-vous général des isolés et des petits groupes. Les scènes de retraite se renouvellent. Le matériel intransportable stocké à Elbing est détruit, les dépôts de remonte de Posen et Varsovie sont évacués sur l’Oder.

De leur côté, les Russes marquent un temps d’arrêt à l’est de la Vistule. Leurs forces régulières n’ont pu en effet suivre le rythme des Cosaques et c’est seulement le 4 février que les sentinelles de Rapp aperçoivent les premiers fantassins ennemis. Le fleuve représente, d’autre part, pour toute une fraction de l’état-major du tsar, la limite prévue de l’expansion. Enfin, il convient de conquérir les territoires polonais avant de reprendre la progression vers l’ouest.

Dans le camp français, en revanche, le sentiment d’échec est patent 4)Artois (d’), Relation de la défense de Dantzig, p. 2.  :

« Occupant les places de Thorn, Marienwerder, Marienbourg et Dantzig, l’armée française, maîtresse de Berlin et de tout le reste de l’Allemagne jusqu’au Rhin, aurait pu forcer la Prusse à rester dans notre alliance. Les Russes, trop affaiblis pour rien entreprendre de bien important, n’auraient sans doute pas tenté le passage de la Vistule ; les deux armées se fussent observées pendant tout l’hiver. Au printemps, les renforts seraient arrivés d’Allemagne et de France ; et, dans cette supposition, Napoléon pouvait encore dicter une paix honorable ou recommencer avec avantage les hostilités. »

Murat, qui avait accepté le commandement à contrecœur et demandé son rappel à plusieurs reprises, estimant n’avoir « ni les talents nécessaires, ni le courage pour ce genre d’application »  5)Lettre de Murat à Napoléon, Wirballen, 16 décembre 1812 (citée par Reboul, Campagne de 1813, t. I, p. 386)., quitte Posen le16, laissant les rênes au vice-roi d’Italie, Eugène de Beauharnais, qui hérite d’une situation peut-être moins difficile que sur le Niémen, mais grave malgré tout

Le prince Eugène de Beauharnais Appiani. Malmaison
Le prince Eugène de Beauharnais (Appiani. Malmaison)

Qu’on en juge : l’armée, pratiquement dépourvue de troupes de campagne, est en pleine retraite, tandis que de lourdes menaces pèsent sur le grand-duché de Varsovie. Surtout, une fraction des unités demeure en arrière, dans la zone contrôlée par l’adversaire. D’Artois est formel : à l’issue du repli sur Posen, « toute communication cessa avec les places de la Vistule, qui purent être investies, et se trouvèrent de cette manière entièrement abandonnées à leurs propres forces »  6)Artois (d’), Relation de la défense de Dantzig, p. 8..

References   [ + ]

1. Lettre de Napoléon à Jérôme de Westphalie, 18 janvier 1813, no 19 462.
2. Reboul, Campagne de 1813, t.I, p.364 à378.
3. Artois (d’), Relation de la défense de Dantzig, p. 17, 416 et 417.
4. Artois (d’), Relation de la défense de Dantzig, p. 2.
5. Lettre de Murat à Napoléon, Wirballen, 16 décembre 1812 (citée par Reboul, Campagne de 1813, t. I, p. 386).
6. Artois (d’), Relation de la défense de Dantzig, p. 8.