Correspondance de Napoléon – Décembre 1812

Décembre 1812

 

Illia, 1er décembre 1812

Mon Amie, je recevrai, j’espère demain, les 20 estafettes qui me manquent, où j’aurai des nouvelles de toi, ce qui me tarde fort. J’espère que tu n’auras pas été si longtemps sans avoir de mes nouvelles, je t’ai écrit par des exprès. Le temps est très froid, ma santé est fort bonne. Soies gaie et constante. Tes souhaits se rempliront plus tôt que tu ne penses. Donne deux baisers à mon fils, et ne doute jamais des tendres sentiments de ton fidèle époux.

 

Selitché, 2 décembre 1812.

INSTRUCTION POUR M. DE MONTESQUIOU, CHEF D’ESCADRON, AIDE DE CAMP DU PRINCE DE NEUCHATEL, A SELITCHE.

M. de Montesquiou partira sur-le-champ pour se rendre à Paris. Il remettra la lettre ci-jointe à l’Impératrice. Il verra à son passage à Vilna le duc de Bassano pour lui faire connaître la nécessité de prendre des mesures pour arrêter les isolés en les nourrissant, et surtout d’avoir une grande quantité de vivres, pain, viande et eau-de-vie, afin de faire succéder dans l’armée l’abondance à la misère où elle est aujourd’hui. Il annoncera partout l’arrivée de 10,000 prisonniers russes et la victoire remportée sur la Berezina, dans laquelle on a fait 6,000 prisonniers russes et pris 8 drapeaux et douze pièces de canon. Il l’annoncera aussi à Kovno, à Königsberg, à Berlin chez M. de Saint-Marsan, et fera mettre partout dans les gazettes : « M. de Montesquiou, aide de camp du prince de Neuchâtel, est passé portant la nouvelle de la victoire de la Berezina , remportée par l’Empereur sur les armées réunies de l’amiral Tchitchakof et du général Wittgenstein ; il porte à Paris 8 drapeaux pris aux Russes dans cette bataille, où on leur a fait 6,000 prisonniers et pris douze pièces de canon. Au départ de cet officier, l’Empereur Napoléon était à Vilna très-bien portant. »

M. de Montesquiou aura soin que cet article soit mis dans le journal de Mayence. Le duc de Bassano le fera mettre ensuite dans les journaux de Vilna, et écrira dans ce sens à Vienne. M. de Montesquiou ira aussi vite que possible, afin de contredire partout les faux bruits qui auraient été répandus. Il racontera que ces deux corps (de l’amiral Tchitchakof et du général Wittgenstein), avaient voulu couper l’armée, mais qu’elle leur a marché sur le ventre, qu’elle est arrivée à Vilna, où elle trouve de nombreux magasins qui l’auront bientôt remise des souffrances qu’elle a éprouvées.

Arrivé à Paris, il sera à même de donner à l’Impératrice des détails sur la bonne santé de l’Empereur et sur l’état de l’armée. Il y attendra de nouveaux ordres.

 

Près de Molodetschno, 2 décembre 1812.

Mon Amie

Je t’envoie Montesquiou qui te donnera des nouvelles de l’armée. Il te dira combien je me porte bien et surtout combien je t’aime. Adio, mio ben. Tout à toi.

 

Molodetschno, 3 décembre 1812.

Ma bonne Amie

Je t’ai envoyé hier Anatole Montesquiou qui te donnera des nouvelles de ce pays-ci. J’ai pensé que tu serais bien aise de voir quelqu’un que tu peux entretenir de ce qui t’intéresse. Voilà le courrier régulier des estafettes qui va partir dans une heure. Je répondrai à 20 de tes lettres, car j’attends dans une heure 20 estafettes. Adio, moi ben. Ton Napoléon.

 

Molodetschno, 3 décembre 1812.

29e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE.

Jusqu’au 6 novembre le temps a été parfait, et le mouvement de l’armée s’est exécuté avec le plus grand succès. Le froid a commencé le 7; dès ce moment, chaque nuit nous avons perdu plusieurs cen­taines de chevaux, qui mouraient au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions déjà perdu bien des chevaux de cavalerie et d’artillerie. L’armée russe de Volhynie était opposée à notre droite. Notre droite quitta la ligne d’opération de Minsk, et prit pour pivot de ses opéra­tions la ligne de Varsovie. L’Empereur apprit à Smolensk, le 9, ce changement de ligne d’opération, et présuma ce que ferait l’ennemi. Quelque dur qu’il lui parût de se mettre en mouvement dans une si cruelle saison, le nouvel état des choses le nécessitait. Il espérait arriver à Minsk, ou du moins sur la Berezina, avant l’ennemi; il partit le 13 de Smolensk; le 16 il coucha à Krasnoï. Le froid, qui avait commencé le 7, s’accrut subitement, et du 14 au 15 et juin 16 le thermomètre marqua 16 et 18 degrés au-dessous de glace. Les che­mins furent couverts de verglas ; les chevaux de cavalerie, d’artillerie, de train, périssaient toutes les nuits, non par centaines, mais par milliers, surtout les chevaux de France et d’Allemagne. Plus de 30,000 chevaux périrent en peu de jours; notre cavalerie se trouva toute à pied; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans attelages. Il fallut abandonner et détruire une bonne partie de nos pièces et de nos munitions de guerre et de bouche.

Cette armée, si belle le 6, était bien différente dès le 1, presque sans cavalerie, sans artillerie, sans transports. Sans cavalerie, nous ne pouvions pas nous éclairer à un quart de lieue; cependant, sans artillerie, nous ne pouvions pas risquer une bataille et attendre de pied ferme; il fallait marcher pour ne pas être contraints à une ba­taille, que le défaut de munitions nous empêchait de désirer; il fallait occuper un certain espace pour ne pas être tournés, et cela sans cavalerie qui éclairât et liât les colonnes. Cette difficulté, jointe à un froid excessif subitement venu, rendit notre situation fâcheuse. Des hommes que la nature n’a pas trempés assez fortement pour être au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune, parurent ébranlés, perdirent leur gaieté, leur bonne humeur, et ne rêvèrent que malheurs et catastrophes; ceux qu’elle a créés supérieurs à tout conservèrent leur gaieté et leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans des difficultés différentes à surmonter. L’ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de cette affreuse calamité qui frappait l’armée française, chercha à en profiter. Il enveloppait toutes les colonnes par ses Cosaques, qui enlevaient, comme les Arabes dans les déserts, les trains et les voitures qui s’écartaient. Cette méprisable cavalerie, qui ne fait que du bruit et n’est pas capable d’enfoncer une compagnie de voltigeurs, se rendit redoutable à la faveur des circonstances. Cependant l’ennemi eut à se repentir de toutes les tentatives sérieuses qu’il voulut entreprendre; il fut culbuté par le vice-roi, au-devant duquel il s’était placé, et il y perdit beaucoup de monde.

Le duc d’Elchingen, qui avec 3,000 hommes faisait l’arrière-garde, avait fait sauter les remparts de Smolensk. Il fut cerné et se trouva dans une position critique; il s’en tira avec cette intrépidité qui le distingue. Après avoir tenu l’ennemi éloigné de lui pendant toute la journée du 18 et l’avoir constamment repoussé, à la nuit il fit un mouvement par le flanc droit, passa le Borysthène et déjoua tous les calculs de l’ennemi. Le 19, l’armée passa le Borysthène à Orcha, et l’armée russe, fatiguée, ayant perdu beaucoup de monde, cessa là ses tentatives.

L’armée de Volhynie s’était portée, dès le 16, sur Minsk et mar­chait sur Borisof. Le général Dombrowski défendit la tête de pont de Borisof avec 3,000 hommes. Le 23, il fut forcé et obligé d’évacuer cette position. L’ennemi passa alors la Bérézina, marchant sur Bobr; la division Lambert faisait l’avant-garde. Le 2e corps, commandé par le duc de Reggio, qui était à Tchareya, avait reçu l’ordre de se porter sur Borisof pour assurer à l’armée le passage de la Berezina. Le 24, le duc de Reggio rencontra la division Lambert à quatre lieues de Borisof, l’attaqua, la battit, lui fit 2,000 prisonniers, lui prit six pièces de canon, 500 voitures de bagages de l’armée de Volhynie, et rejeta l’ennemi sur la rive droite de la Berezina. Le général Berkheim, avec le 4e de cuirassiers, se distingua par une belle charge. L’ennemi ne trouva son salut qu’en brûlant le pont, qui a plus de 300 toises. Cependant l’ennemi occupait tous les passages de la Berezina : cette rivière est large de 40 toises ; elle charriait assez de glaces, et ses bords sont couverts de marais de 300 toises de long, ce qui la rend un obstacle difficile à franchir. Le général ennemi avait placé ses quatre divisions dans différents débouchés où il présumait que l’armée française voudrait passer.

Le 26, à la pointe du jour, l’Empereur, après avoir trompé l’ennemi par divers mouvements faits dans la journée du 25, se porta sur le village de Stoudienka, et fit aussitôt, malgré une division ennemie et en sa présence, jeter deux ponts sur la rivière. Le duc de Reggio passa, attaqua l’ennemi et le mena battant deux heures ; l’en­nemi se retira sur la tête de pont de Borisof. Le général Legrand, officier du premier mérite, fut blessé grièvement, mais non dangereusement. Toute la journée du 26 et du 27 l’armée passa.

Le duc de Bellune, commandant le 9e corps, avait reçu ordre de suivre le mouvement du duc de Reggio, de faire l’arrière-garde et de contenir l’armée russe de la Dvina qui le suivait. La division Partouneaux faisait l’arrière-garde de ce corps. Le 27, à midi, le duc de Bellune arriva avec deux divisions au pont de Stoudienka.

La division Partouneaux partit à la nuit de Borisof. Une brigade de cette division, qui formait l’arrière-garde et qui était chargée de brûler les ponts, partit à sept heures du soir; elle arriva entre dix et onze heures ; elle chercha sa première brigade et son général de divi­sion, qui étaient partis deux heures avant et qu’elle n’avait pas rencontrés en route. Ses recherches furent vaines : on conçut alors des inquiétudes. Tout ce qu’on a pu connaître depuis, c’est que cette première brigade, partie à cinq heures, s’est égarée à six, a pris à droite au lieu de prendre à gauche, et a fait deux ou trois lieues dans cette direction; que, dans la nuit et transie de froid, elle s’est ralliée aux feux de l’ennemi, qu’elle a pris pour ceux de l’armée fran­çaise; entourée ainsi, elle aura été enlevée. Cette cruelle méprise doit nous avoir fait perdre 2,000 hommes d’infanterie, 300 chevaux et trois pièces d’artillerie. Des bruits couraient que le général de division n’était pas avec sa colonne et avait marché isolément.

Toute l’armée ayant passé le 28 au matin, le duc de Bellune gar­dait la tête de pont sur la rive gauche; le duc de Reggio, et derrière lui toute l’armée, était sur la rive droite.

Borisof ayant été évacué, les armées de la Dvina et de Volhynie communiquèrent; elles concertèrent une attaque. Le 28, à la pointe do jour, le duc de Reggio fit prévenir l’Empereur qu’il était attaqué; une demi-heure après, le duc de Bellune le fut sur la rive gauche; l’armée prit les armes. Le duc d’Elchingen se porta à la suite du duc de Reggio, et le duc de Trévise derrière le duc d’Elchingen. Le combat devint vif : l’ennemi voulut déborder notre droite. Le général Doumerc, commandant la 5e division de cuirassiers, et qui faisait partie du 2e corps resté sur la Dvina, ordonna une charge de cava­lerie aux 4e et 5e régiments de cuirassiers, au moment où la légion de la Vistule s’engageait dans des bois pour percer le centre de l’en­nemi, qui fut culbuté et mis en déroute. Ces braves cuirassiers enfon­cèrent successivement six carrés d’infanterie, et mirent en déroute la cavalerie ennemie qui venait au secours de son infanterie : 6,000 pri­sonniers, deux drapeaux et six pièces de canon tombèrent en notre pouvoir.

De son côté, le duc de Bellune fit charger vigoureusement l’en­nemi, le battit, lui fit 5 à 600 prisonniers, et le tint hors la portée du canon du pont. Le général Fournier fit une belle charge de cavalerie.

Dans le combat de la Berezina, l’armée de Volhynie a beaucoup souffert. Le duc de Reggio a été blessé; sa blessure n’est pas dange­reuse : c’est une balle qu’il a reçue dans le côté.

Le lendemain 29, nous restâmes sur le champ de bataille. Nous avions à choisir entre deux routes, celle de Minsk et celle de Vilna. La route de Minsk passe au milieu d’une forêt et de marais incultes, et il eût été impossible à l’armée de s’y nourrir. La route de Vilna, au contraire, passe dans de très-bons pays. L’armée, sans cavalerie, faible en munitions, horriblement fatiguée de cinquante jours de marche, traînant à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats, avait besoin d’arriver à ses magasins. Le 30, le quartier général fut à Plechtchennitsy; le 1er décembre, à Staïki; et le 3, à Molodetchna, où l’armée a reçu ses premiers convois de Vilna.

Tous les officiers et soldats blessés, et tout ce qui est embarras, bagages, etc., ont été dirigés sur Vilna.

Dire que l’armée a besoin de rétablir sa discipline, de se refaire, de remonter sa cavalerie, son artillerie et son matériel, c’est le résultat de l’exposé qui vient d’être fait. Le repos est son premier besoin. Le matériel et les chevaux arrivent. Le général Bourcier a déjà plus de 20,000 chevaux de remonte dans différents dépôts. L’artillerie a déjà réparé ses pertes. Les généraux, les officiers et les soldats ont beaucoup souffert de la fatigue et de la disette. Beaucoup ont perdu leurs bagages par suite de la perte de leurs chevaux; quelques-uns par le fait des embuscades des Cosaques. Les Cosaques ont pris nombre d’hommes isolés, d’ingénieurs géographes qui levaient des positions, et d’officiers blessés qui marchaient sans précaution, préférant courir des risques plutôt que de marcher posément et dans des convois.

Les rapports des officiers généraux commandant les corps feront connaître les officiers et soldats qui se sont le plus distingués, et les détails de tous ces mémorables événements.

Dans tous ces mouvements, l’Empereur a toujours marché au milieu de sa Garde, la cavalerie commandée par le maréchal duc d’Istrie, et l’infanterie commandée par le duc de Danzig. Sa Majesté a été satisfaite du bon esprit que sa Garde a montré : elle a toujours été prête à se porter partout où les circonstances l’auraient exigé; mais les circonstances ont toujours été telles que sa simple présence a suffi et qu’elle n’a pas été dans le cas de donner.

Le prince de Neuchâtel, le grand maréchal, le grand écuyer, et tous les aides de camp et les officiers militaires de la Maison de l’Em­pereur ont toujours accompagné Sa Majesté.

Notre cavalerie était tellement démontée que l’on a dû réunir les officiers auxquels il restait un cheval pour en former quatre compagnies de 150 hommes chacune. Les généraux y faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers. Cet esca­dron sacré, commandé par le général Grouchy, et sous les ordres du roi de Naples, ne perdait pas de vue l’Empereur dans tous les mouvements.

 

La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure.

 

Molodetchna, 3 décembre 1812.

Au prince de Cambacérès, archichancelier de l’Empire, à Paris.

Mon Cousin, les bulletins et Anatole Montesquiou, que je vous ai envoyé à Paris, vous auront donné des nouvelles de ce pays-ci. Ma santé est fort bonne. Le froid est très-considérable. Je trouve l’armée bien fatiguée. J’attends dans la journée vingt estafettes, qui ont été retenues de peur qu’elles ne tombassent dans les mains de l’ennemi. Je vous écrirai d’un moment à l’autre fort en détail.

 

Molodetchna, 3 décembre 1812.

A M. Maret, duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à Vilna

Monsieur le Duc de Bassano, vous avez vu Montesquiou, qui est parti d’ici aujourd’hui à la pointe du jour. Je l’envoie à Paris. Nous sommes horriblement fatigués, bien affamés. Dirigez à notre rencontre du pain, de la viande et de l’eau-de-vie. J’ai 100,000 hommes isolés qui cherchent à vivre et ne sont plus aux drapeaux, ce qui nous fait courir d’horribles dangers. Ma vieille Garde seule est réunie, mais la faim la gagne aussi. Mes gros bagages sont partis cette nuit pour Vilna. Tenez-vous prêt à venir à ma rencontre à Ochmiana. Recom­mandez à l’ordonnateur qui est À Vilna de correspondre exactement avec le comte Daru, qui fait les fonctions d’intendant. Nous garderons Vilna si nous avons des vivres en abondance et si Schwarzenberg manœuvre dans le sens de l’armée. Ayez bon langage; ne laissez rien transpirer. Dix jours de repos et des vivres en abondance remettront la subordination.

Que le gouverneur reste à Vilna, où il est nécessaire; qu’il réunisse tous les isolés par corps d’armée, et dans des couvents, et les nour­risse bien à ration complète de pain, viande et eau-de-vie; qu’il fasse arrêter les isolés et les empêche de passer Vilna; qu’il condamne à mort tout soldat trouvé avoir abandonné son drapeau et dépassé Vilna.

J’ai besoin de savoir ce qu’il y a en vivres à Vilna et Kovno, ainsi qu’en effets d’habillement et en munitions de guerre. A-t-on fortifié Kovno ? Qu’a-t-on fait ? Le camp retranché de Vilna est-il fini ? En quoi consiste-t-il ? S’il fallait évacuer Vilna et Kovno, que faudrait-il détruire ? Que pourrait-on emporter ? Quels moyens de transport a-t-on ?

 

NOTE SUR UN RAPPORT DU DUC DE BASSANO.

Sire, en même temps que je m’occupais de contribuer, autant qu’il était en moi, à l’exécution des ordres de Votre Majesté pour accélérer et multi­plier les achats des chevaux, je pensais à une ressource extraordinaire que le pays pourrait offrir, afin de couvrir pendant l’hiver les cantonnements contre l’incursion des Cosaques. Cette ressource me paraissait pouvoir se trouver dans la levée de la petite noblesse, qui, par les lois du pays, est tenue à un service personnel à cheval.

Les membres les plus éclairés du gouvernement, que j’ai consultés secrète­ment, ont adopté avec empressement cette ouverture. Ils se sont occupés de préparer le travail en cherchant à concilier le respect qu’il faut avoir pour les usages, afin de réussir, et le bon ordre à établir dans les levées et dans leur  emploi, ils m’ont remis hier leur travail définitif. J’ai prévenu aujour­d’hui le gouverneur général de ce pays, et il préside dans ce moment une séance où il va être adopté. Cette détermination sera encore tenue secrète jusqu’au moment où elle aura obtenu l’approbation de Votre Majesté.

Le nombre des nobles en Lituanie est reconnu s’élever à 99,000. Le tiers seulement pourrait être appelé ; sur ce tiers, la moitié serait rendue active et mobile, l’autre moitié formerait une réserve. Ces deux moitiés constitueraient le premier et le second ban de la noblesse. Chaque homme appelé serait tenu de se présenter au service avec un cheval, une lance et un sabre. Ceux qui auraient des armes à feu seraient placés au premier rang et recevraient du plomb et de la poudre.

La répartition qui résulte du travail et des réserves qui ont été faits donne pour le premier ban, c’est-à-dire pour le service actif :

Dans le gouvernement de Vilna, 7,300 hommes; de Grodno, 1,900; de Bialystok, 2,200; de Minsk, 4,500; total, 15,800 hommes. La réserve donne un nombre égal.

Mais il y a des déductions à faire pour les parties de Vilna et de Minsk, qui sont occupées par l’ennemi; on croit toutefois pouvoir compter sur 8 ou 9, ou même 10,000 hommes montés et armés.

Le règlement, où les formes polonaises ont dû être observées, déter­mine l’organisation, le mode et la nature du service. Il me paraît pouvoir promettre quelques succès, et, tel qu’il est, sa publicité pourrait être d’un bon effet sur l’opinion. Je l’enverrai incessamment à Votre Majesté, et il ne serait pas impossible, à l’ouverture de la campagne, de faire sortir du premier ban quelques régiments d’infanterie légère, composés d’hommes un peu disciplinés et en état de servir à l’armée.

Je suis, etc.

LE DUC DE BASSANO.

Vilna, 1er décembre 1812.

Molodetchna, 3 décembre 1812.

Il est ridicule de me demander mon approbation sur cette mesure. Les gens du pays devaient la prendre dès les premiers jours. Mieux vaut tard que jamais.

 

Molodetchna, 3 décembre 1812.

A M. Maret, duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à Vilna

Monsieur le Duc de Bassano, je reçois votre lettre dans laquelle vous me proposez 15,000 hommes de cavalerie légère polonaise à opposer aux Cosaques. Il est absurde que, depuis six mois que je suis dans ce pays, ce ne soit qu’aujourd’hui qu’on me propose cette mesure; ce devait être huit jours après mon entrée en Pologne. Les Cosaques n’auraient pas ravagé le pays ; ces hommes auraient maintenu mes communications de Moscou à Vilna et ménagé ma cavalerie. Mais je suppose que tout cela est une illusion et que vous n’aurez pas 500 hommes. À quoi bon mon avis là-dessus ? À quoi bon m’envoyer des projets ? Il est bien évident que, si je puis avoir 30 à 40,000 hom­mes à cheval battant les Cosaques, je ne puis les refuser. Mais je crains bien que cette mesure ne soit trop tardive. Elle ne devait pas être prise seulement dans la Lithuanie, mais elle devait l’être aussi dans le grand-duché de Varsovie. L’acte d’une confédération veut dire que toute la noblesse monte à cheval ; au lieu de cela, personne n’a bougé. J’ai été fort mal secondé par la Lithuanie et par le duché de Varsovie, ou plutôt je n’ai pas été secondé du tout, ni par le gou­vernement ni par le pays.

L’armée va bientôt s’appuyer sur Vilna; il faut 120,000 rations de pain par jour, c’est un sine qua non. Qu’on en envoie à Ochmiana. Mais, si toutes ces ressources ne sont pas plus réelles que celles de Smorgoni, nous ne continuerons pas moins à mourir de faim.

Vous proposez de faire filer de Vilna 100 à 150,000 rations de biscuit sur Smorgoni; mais cela ne fait que la nourriture d’un jour, et je pense que le gouvernement sait que les hommes mangent tous les jours.

 

Molodetchna, 3 décembre 1812.

A M. Maret, duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à Vilna

Monsieur le Duc de Bassano, enfin on m’annonce l’estafette dans une demi-heure, et, en attendant, je reçois vos lettres du 1er dé­cembre ; j’y vois l’état de l’artillerie bien détaillé, mais je n’y vois pas du tout l’état des vivres qui sont à Vilna.

Je crains que les mesures que prend le gouvernement ne soient trop tardives, et que les résultats n’en soient funestes pour cette ville et la Lithuanie. Par les rapports que nous avons de Smorgoni, il n’y a pas le quart de ce que vous nous présentez. Vous ne me dites pas ce qui est à Vilna ; je vois bien qu’il y a 500,000 rations de biscuit, probablement du biscuit de Kovno; mais je ne vois pas la quantité de blé, farine, eau-de-vie, viande, qui s’y trouve. L’armée meurt de faim, c’est 100 ou 120,000 rations qu’il faut, par jour, de viande et d’eau-de-vie. Ainsi, seulement pour un mois, il faudrait avoir 60 à 80,000 quintaux de farine assurés à Vilna, le double de blé et une grande quantité de bœufs. Le gouvernement n’a voulu rien faire; il se remue actuellement; Dieu veuille qu’il ne soit pas trop tard !

 

Molodetchna, 3 décembre 1812.

A M. Maret, duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à Vilna

Monsieur le Duc de Bassano, j’ai reçu votre lettre du 2 décembre. Je ne vois dans le Moniteur rien de bien important sur les affaires d’Espagne. La résistance du château de Burgos est une belle affaire militaire, mais qui ne prouve autre chose si ce n’est que les places ne se prennent pas sans artillerie de siège. Lord Wellington s’en est allé pour opérer contre l’armée d’Andalousie. Si nous perdions une bataille de ce côté, les affaires de ce pays deviendraient une crise sérieuse. Si la nouvelle de la bataille de Hill sur le Tage est constatée, ce serait une grande et heureuse nouvelle; mais cette nouvelle ne mérite aucune croyance. Il est impossible de penser que les Anglais aient perdu le jugement au point de livrer bataille au duc de Dalmatie avant d’être réunis, surtout dans l’état de faiblesse où les maladies et les pertes de la guerre les ont réduits.

Je désire que vous veniez à ma rencontre à Smorgoni. Faites placer en conséquence des relais et des escortes pour trois voitures entre Vilna et Smorgoni. Faites donner l’ordre au régiment de marche qui est parti de Königsberg de séjourner à Kovno jusqu’à nouvel ordre.

Faites partir les ministres d’Amérique, de Prusse, et tous les autres ministres pour Varsovie, où vous annoncerez que vous allez vous-même vous rendre.

C’est aujourd’hui le 4; vous recevrez cette lettre dans la nuit; je vous attends le 5 au soir à Smorgoni. Apportez tous les documents sur les vivres, habillement, trésor, armes, qui se trouvent à Vilna et Kovno, ainsi que tout ce qui est relatif aux chevaux.

 

Molodetchna, 4 décembre 1812.

A M. Maret, duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à Vilna

 

Monsieur le Duc de Bassano, écrivez à Varsovie que je suis peu satisfait de la confédération, qui n’a rien fait; elle n’a pas même fait ce que les Polonais de la Podolie, de la Volhynie et de l’Ukraine ont fait pour la Russie , ils ont levé 5 à 6,000 Cosaques; et ceux-ci, qui pouvaient me donner 50 à 60,000 hommes par leur levée en masse, puisque confédération veut dire noblesse armée, n’ont rien fait du tout que des phrases. L’ambassadeur de Pradt n’a déployé aucun talent ni le moindre sens commun. Il n’y a actuellement presque pas de Russes en Volhynie et en Ukraine; si la confédération était bonne à quelque chose, tout ce pays serait sous les armes. Ils ont manqué une belle occasion, celle où toute l’armée de l’amiral Tchitchakof s’était portée sur Minsk. Il faut savoir sur quoi l’on peut compter de ce côté. Ce qui reste de l’armée du Grand-Duché va se porter sur Olitta afin de se réorganiser. Il n’y a presque plus per­sonne, ni infanterie, ni cavalerie. Quant à la Lithuanie, ils ne m’ont été d’aucune utilité. Je leur avais fait venir une grande quantité d’armes; ils ne savent pas encore s’en servir, au point qu’ils ne sont pas à l’abri des incursions de 30 Cosaques.

 

Molodetchna, 4 décembre 1812

A M. Maret, duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à Vilna

Monsieur le Duc de Bassano, la question d’établir les quartiers d’hiver autour de Vilna ou de l’évacuer dépend d’abord de celle des subsistances, comme je vous l’ai déjà mandé. Si par suite de l’impré­voyance du gouvernement on n’a pas les moyens nécessaires, toutes les mesures qu’on prendra sont désormais insuffisantes. Dans les circonstances actuelles, le soldat ne murmure pas, ne se plaint pas; mais du moment que sa distribution n’est pas complète, il quitte le drapeau et court la campagne. Avec des distributions complètes, il faudra même de l’énergie pour rétablir la discipline. Aucune puis­sance n’y peut plus rien, et il faudra aller chercher des magasins et le pays qui peut en fournir.

Il faut arrêter le mouvement de la 34e division à Ochmiana. Si elle est partie, comment la nourrir ? Elle va se débander comme le reste de l’armée. Les magasins de Smorgoni sont peu de chose. On m’as­sure qu’il y a aussi très-peu de ressources à Ochmiana. L’armée, fatiguée et exténuée de misère, est à bout. Rien ne lui est plus possible, pas même s’il s’agissait de défendre Paris, si au préalable le ventre n’est rempli et les distributions régulières. Ce n’est même pas de la farine qu’il faut désormais, c’est du pain ou du biscuit. Il doit y avoir à Vilna des fours pour en faire 60 à 80,000 rations par jour. Si les subsistances ne sont pas assurées, non-seulement on ne peut pas garder Vilna, mais même j’ai tout à craindre que le mécontente­ment de l’armée ne la porte à tous les excès imaginables, sans qu’on puisse les empêcher. Je crois vous avoir déjà mandé tout cela. Si les subsistances ne peuvent pas être assurées à Vilna, il est nécessaire de s’occuper de l’évacuer, en commençant par le trésor. Nous avons ici 3 à 4 millions. On m’assure qu’il y en a le double à Vilna; faites-les filer sur Danzig.

 

Benitsa, 5 décembre 1812.

Cette lettre et les quatre lettres suivantes sont écrites entièrement de la main de l’Empereur.

Au prince de Cambacérès, archichancelier de l’Empire, à Paris.

Mon Cousin, le bulletin vous aura mis au fait de notre position et de ce qui s’est passé. Votre inquiétude doit avoir été vive. Je reçois toutes vos lettres jusqu’à celle du 24 novembre. Le froid est ici très-grand, ma santé parfaite.

Les querelles des ministres de la police et de la guerre sont ridi­cules (L’Empereur fait ici allusion aux discussions qui s’élevèrent entre le ministre de la guerre et le ministre de la police à l’occasion de l’affaire Malet.) ; je crains que le ministre de la police n’ait tort. Pourquoi en veut-il à l’état-major, qui a tout sauvé ? Cela est injuste.

Vous aurez bientôt de mes nouvelles plus en détail et sur toutes les affaires.

 

Benitsa, 5 décembre 1812.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

J’ai lu avec intérêt le journal du siège de Burgos ; je pense qu’il faut le mettre dans le Moniteur,

Présentez-moi un projet de décret pour récompenser le général Dubreton et les officiers et soldats qui se sont distingués dans cette défense.

 

Benitsa, 5 décembre 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Benitsa.

Mon Cousin, deux ou trois jours après mon départ, on mettra le décret ci-joint à l’ordre de l’armée. On fera courir le bruit que je me suis porté sur Varsovie avec le corps autrichien et le 7e corps. Cinq à six jours après, suivant les circonstances, le roi de Naples fera un ordre du jour pour faire connaître à l’armée qu’ayant dû me porter à Paris je lui ai confié le commandement; qu’il espère qu’officiers, géné­raux et soldats lui accorderont la confiance qu’il mérite par son dévouement et ses services, etc. ; qu’il s’empressera de faire connaître à l’Empereur, à son retour, les officiers qui dans cette circonstance l’auront le mieux secondé.

NAPOLÉON.

 

DÉCRET.

NAPOLÉON, etc.

ART. 1er. Le roi de Naples est nommé notre lieutenant général pour commander en notre absence la Grande Armée.

ART. 2. Le ministre de la guerre est chargé de l’exécution du pré­sent décret.

 

Benitsa, 5 décembre 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Benitsa.

Mon Cousin, je vous envoie ci-jointe une instruction pour la réor­ganisation générale de l’armée. Le roi de Naples y apportera les modi­fications que les circonstances exigeront Je pense cependant qu’il est nécessaire d’organiser aussitôt les Lithuaniens à Kovno, le 5e corps à Varsovie, les Bavarois à Grodno, le 8e corps et les Wurtembergeois à Olitta, les petits dépôts à Meretch et Olitta, et de diriger la cava­lerie à pied sur Varsovie et Königsberg, ainsi que les soldats du train et les équipages militaires qui n’ont pas de chevaux.

Il faut faire partir après-demain toutes les remontes de cavalerie de Vilna sur Königsberg.

IL faut faire partir après-demain les agents diplomatiques pour Varsovie.

Il faut également faire partir pour Varsovie et Königsberg tous les généraux et officiers blessés, en leur faisant comprendre la nécessité de débarrasser Vilna et d’y avoir des logements pour la partie active de l’armée.

On assure que le trésor de Vilna est considérable : donnez ordre d’en envoyer à Varsovie et à Königsberg, où cela est nécessaire, ce qui débarrassera d’autant Vilna. Enfin tous les ordres qui tendent à débarrasser Vilna doivent être donnés demain, puisque cela est utile pour plusieurs raisons.

 

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