Comparaison des puissances de feu à Raab, en 1809

David Hollins (*)

( Conférence présentée lors  du symposium international : Napoléon et Graz en 1809  – Graz 19/20 juin 2004) 

(*) David Hollins est un historien écossais qui a écrit de nombreux livres et articles sur les aspects militaires de la période 1792-1815 

L'historien David Hollins
L’historien David Hollins

Lorsque l’on considère le déroulement d’une bataille, l’approche classique consiste à prendre en compte le nombre de soldats et l’artillerie des protagonistes, mais les chiffres seuls ne suffisent pas à donner une image complète des évènements.  Certains auteurs vont également considérer l’entraînement et l’expérience des hommes, mais peu sont ceux qui vont faire intervenir le matériel lui-même, son efficacité relative, ainsi que les problèmes d’approvisionnement que cela comporte. 

Les guerres de la Révolution et de l’Empire (1792-1815) montrent une évolution dans la manière dont les guerres furent menées.  A l’origine, les armées françaises, aidées par l’artillerie, réussirent à remporter de nombreuses batailles et de conquérir d’importantes régions au-delà des frontières de la France. Ce processus atteignit son apogée à Friedland, le 14 juin 1807.  

Mais, à cette époque, les Alliés continentaux commencèrent eux aussi à mettre en oeuvre des armées importantes et, deux ans plus tard, lorsque les armées franco-italiennes rencontrent les Autrichíens à Raab, on assiste à des batailles relativement statiques, mais coûteuses, où l’artillerie domine sur le champ de bataille, l’infanterie se déployant en grandes formations, pour briser les lignes ennemies.

Même si la cavalerie continue alors à jouer un rôle important, elle n’opère généralement que dans des actions sur les flancs de l’armée, et ne prend pas vraiment part aux franchissements de rivières ou en terrain accidenté.

Le fusil type 1777
Le fusil type 1777

L’infanterie est alors équipée de longs mousquets, avec lesquels un soldat bien entraîné peut éventuellement tirer deux ou trois coups par minute, et dont la portée effective est d’environ 150 mètres. Les franco-italiens sont équipés du modèle français de 1777, un mousquet à canon lisse, surnommé la “clarinette de cinq pieds” (les reconstituants l’appellent souvent, à tort, le Charleville 1)

Le “modèle 1777” ne fut pas produit uniquement à Charleville et il n’existe aucun texte officiel désignant cette armé sous ce nom (Note complémentaire de l’auteur). Il mesure 1,52 m, pèse entre 4,5 et 4,7 kg et possède une baïonnette de 46 cm. Le canon a un calibre de 17,5 mm, et les balles sont mises à feu au moyen d’une charge de poudre noire, attachée à celles-ci. Le chargement s’effectue par le canon (en utilisant une baguette); la mise à feu est produite au moyen de la gâchette, qui relâche le marteau, ce qui produit une étincelle, mettant le feu à la poudre, qui a été enfoncé au fond du canon. 

Chaque fantassin possède également un “sabre-briquet” (épée courte) pour les combats rapprochés, mais de tels combats sont alors rares.

Le sabre-briquet de l'infanterie francaise
Le sabre-briquet de l’infanterie francaise

Après ses premières défaites contre les armées de la Révolution, l’Autriche avait révisé ses mousquets et copié le modèle français, pour produire le modèle 1798, ayant un calibre d’environ 5/8 Wiener Löth (environ 17,6 mm), et pesant 4,8 Kg. Il ne diffère du modèle français que par l’utilisation de bronze (à l’exception de la platine en acier), et par le laquage noir, pour le préserver de l’humidité. Mais les difficultés financières de l’Autriche sont telles qu’il faudra attendre 10 ans avant de voir ce modèle équiper l’ensemble de ses armées régulières. Le coût de construction a forcé à utiliser un  habillage en fer et du bois nu, jusqu’en 1807 (mais les mousquets étaient noircis, au niveau du régiment, au moment de leur réception)

L'Archiduc Jean
L’Archiduc Jean

A Raab, la majeur partie de l’armée de l’Archiduc Jean est constituée de troupes de deuxième ligne – la Landwehr et l’Insurrection – dont l’armement est constitué d’anciens mousquets, provenant des dépôts. Malheureusement, ces armes, en majorité des modèles 1748, 1754 et 1784, ont un calibre supérieur (18,3 mm). Bien qu’il y ait eu dans les dépôts, en 1798, encore environ un million de balles, on aurait eu là un problème d’approvisionnement. Certes, les projectiles de calibre inférieur pouvaient être utilisés pour ces mousquets, mais, surtout en cas d’utilisation par des soldats mal entraînés, il y avait un risque de voir les armes salies par les cartouches écrasées dans le canon, et des difficultés de nettoyage. Une des erreurs les plus répandues alors parmi les soldats inexpérimentés, était de ne pas se rendre compte que leur arme n’avait pas tiré, et de charger alors une seconde cartouche dans le canon.

A Raab, les Français jouissent d’une supériorité à la fois numérique et qualitative de leur artillerie. Il est certes souvent difficile de connaître le nombre exact des pièces déployées, mais on peut décrire ce déploiement de la façon suivante.

Jacques-Alexandre-Bernard Law, comte Lauriston
Jacques-Alexandre-Bernard Law, comte Lauriston

A l’extrême gauche, la cavalerie attelée badoise (Lauriston) est composée de huit pièces de 6 et de quatre obusiers. La cavalerie de Sahuc s’est vue allouée une batterie attelée de quatre pièces de 4 et deux obusiers de 6. Les dragons de Pully ont quatre pièces de 4.

La ligne principale du front ouvre le bombardement avec les deux batteries de Grenier (deux batteries à pied de 8, de six pièces chacune) et les deux batteries de Seras ( 6 batteries à pied de six pièces de 6 chacune). 

Général Severoli
Le général Severoli

En seconde ligne, la division italienne (Severoli) déploie deux batteries (batteries à pied de six pièces de 6) et la division Pacthod une batterie à pied de six pièces de 8 et une batterie à pied de 4 pièces de 4 et deux obusiers de 6, auxquelles se joignent une batterie attelée italienne de quatre pièces de 4 et deux obusiers de 6.

La cavalerie de Montbrun reçoit une batterie attelée de six pièces de 4, la brigade de dragons Gudin déployant une autre batterie attelée de 4 pièces de 4 et deux obusiers de 6.

Charles-Étienne Gudin de la Sablonnière. Portrait des généraux francais
Charles-Étienne Gudin de la Sablonnière. Portrait des généraux francais

Les Autrichiens et l’Insurrection sont en infériorité numérique et ne possèdent que des canons de qualité inférieure. Les seules pièces de gros calibre sont celles de 12 des deux batteries de réserve, sous les ordres de Jellacic. 

Les régiments frontaliers Banal et l’aile droite sont soutenus par une batterie de brigade de six pièces, près de Szabadhegy. Les troupes de l’Insurrection de Mesko sont rejointes par une batterie de cinq pièces de 6 et trois obusiers de 7. Une batterie d’artillerie de la cavalerie (l’équivalent des batteries attelées françaises, avec quatre pièces de 6 et deux obusiers de 7) est positionnée près de l’église, un canon de 3 se trouvant près de la ferme, un autre près du cimetière. Une autre batterie de cavalerie est déployée en deux demi batteries, devant la cavalerie de Frimont. Deux pièces de 3 se trouve près de Revfalu, non loin de Raab.

Le problème d’approvisionnement est, ici, du coté des français. L’artillerie autrichienne a été complètement  révisée par le directeur de l’artillerie, le prince Wenzel Liechtenstein, en 1753., qui a considérablement allégé les équipages et réduit la longueur des canons, pour créer un système standardisé qui puisse servir en campagne et pour les sièges.  Il suffit de seulement cinq diamètres de roues pour toutes les pièces et les caissons de munitions, trois seulement étant nécessaire pour les pièces de campagne. A l’origine, les pièces de campagne étaient des  pièces de bataillon de 3 (soutien à l’infanterie), une pièce mobile de 6 et une pièce lourde de 12, même si les pièces de 3 sont restées dans les dépôts, quand l’armée principale a abolit les pièces de bataillon et adopté les batteries de brigades permanentes et de position, en 1808.

Ce changement fut tellement un succès, que l’artilleur français, Gribeauval, le copie à la fin des années 70, ne le modifiant qu’en adoptant les calibres français, plus lourds, de 4, 8, 12, et en adoptant un essieu en acier.

Bien qu’ils aient également abandonné les pièces les plus légères dans l’armée principale sous les ordres de Napoléon, les Français avaient également rencontré des difficultés avec le calibre 8. La pièce était trop lourde pour suivre les mouvements rapides, en particulier lorsqu’elles étaient utilisées en combinaison avec les batteries attelées, introduites durant les années 1790, et, comme pour les pièces de 12, le fût devait être transporté en position sur un chariot et avancé ensuite pour le tir. Les pièces de 6 pesait 786 kg, alors que les pièces françaises de 8 pesaient 1060 kg.

Durant l’année 1803, les Français adoptent la pièce standard de 6 comme pièce mobile de bataille. Les pièces de 4 et de 8, devenues obsolètes, sont envoyées sur les théâtres secondaires d’opérations, l’Espagne et l’Italie, Mais, en 1809, ce transfert n’est pas n’est pas terminé en Italie. Il en résulte qu’a Raab, l’artillerie franco-italienne utilise des pièces de 4, de 6 et de 8, mais manque de pièces de 12. En plus de cela, le système Gribeauval n’était pas aussi standardisé que le système Liechtenstein, de sorte que chaque calibre, et ses caissons de munitions, requerrait des roues de différents diamètres. La livre de Paris était environ 4.3 % plus lourde que la livre de Nuremberg, utilisée par les Autrichiens. Par conséquent, en poids, les pièces des deux camps tiraient à peu près la même charge pondérale. Mais les canons français avaient une longueur de…..18 calibres (le système  Liechtenstein n’en avait que 16) et une charge explosive  d’un tiers du poids du boulet (Liechtenstein : environ …), ce qui leur donnait une meilleure portée 

Les tirs d’artillerie étaient beaucoup plus efficaces lorsque le boulet ricochait juste devant la cible et le fût le plus horizontal possible. De la sorte, la pièce autrichienne de 6 était le plus efficace à environ 500 pas (soit environ 315 m), mais cette portée pouvait être augmentée jusqu’à 2100 pas (1330 m) en tir en ricochet. Les charges de mitraille pouvaient être efficaces entre 300 et 600 pas (190-380 m). Par comparaison, les pièces de 6 françaises avait une portée maximum de 1500 m, la portée efficace étant de 450 m, les charges de mitraille ayant une portée de 200-450 m

Pour des opérations combinées avec des canons, les obusiers courts étaient généralement chargés avec de grandes charges de mitraille, afin de protéger les canons d’une attaque soudaine d’infanterie ou de cavalerie.  A des portées plus importantes, leurs charges de mitraille pouvaient appuyer le feu d’artillerie. Les obusiers pouvaient également tirer des charges explosives sur d’importantes cibles, fixes ou se déplaçant lentement, comme la ferme de Kismegyer. Les obus étaient alors  envoyés ricocher devant le front des troupes, pour une meilleure efficacité au moment du tir ou réglés pour exploser au-dessus des bâtiments.  La portée dépendait de l’élévation et de la charge utilisée, mais, dans les deux armées, les obusiers étaient efficaces jusqu’à environ 650 m.

Pour compenser la disparité dans les portées en déplaçant leur pièces en avant, de manière à atteindre leur portée efficace (à 500 m les pièces françaises étaient moins précises), mais cela ne pouvait servir en cas de position défensive, lorsque l’avance des Français dictait la portée. Ces derniers  pouvaient alors, soit utiliser leur portée maximum, plus avantageuse (1820 m pour une pièce de 8), pour s’assurer que les Autrichiens ne pourrait répondre (les pièces de 3 avait une portée maximum de 950 m), ou tirer en fonction de leur portée effective (environ 500 m pour une pièce de 8) et faire pleuvoir des obus sur les positions autrichiennes.

Bien que les Autrichiens aient eu des pièces de 12 en réserve, celles-ci avaient une portée maximum de 1.520 m, et étaient donc égalées  par les pièces de 8 françaises, même si, des deux cotés, les portées furent rapidement limitées par la fumée, lorsque les batteries échangèrent leur feu.  Avec un poids de 1300 kg, et la nécessité d’avoir six chevaux pour les tirer (comme pour les pièces de 8 françaises), ces canons étaient aussi trop lourds pour être déplacés depuis leur position de départ (généralement fortifiées) surtout en terrain meuble.

Pour en savoir plus

Chartrand R: Osprey New Vanguard 66:Napoleon ’s Guns (1):Field Guns

Crowdy T: Osprey Warrior 57:French Napoleonic Infantryman 1803-1815

Hollins D: Osprey Men-At-Arms 299: Austrian Auxiliary Troops 1792-1816

Hollins D: Osprey New Vanguard 72:Austrian Napoleonic Artillery 1792-1815

Hollins D: Osprey Warrior 24:Austrian Grenadiers and Infantry

Nafziger G: Imperial Bayonets (1996)

 

NOTES

(1) Le “modèle 1777” ne fut pas produit uniquement à Charleville et il n’existe aucun texte officiel désignant cette arme sous ce nom (Note complémentaire de l’auteur)

References   [ + ]

1.

Le “modèle 1777” ne fut pas produit uniquement à Charleville et il n’existe aucun texte officiel désignant cette armé sous ce nom (Note complémentaire de l’auteur)