1814 – Les combats en Dauphiné

Avec la défaite de Leipzig et le recul des troupes françaises d’Allemagne, la guerre se porte désormais, pour la première fois depuis 1792, sur le sol national.

Napoléon, qui s’est vu abandonné par les troupes de la Confédération du Rhin, ne dispose plus que de 70.000 soldats à opposer aux quelques 380.000 alliés. Cependant, si ses ennemis tergiversent un peu, il peut reconstruire une nouvelle armée capable de résister à l’envahisseur.

Mais les ennuis s’accumulent, le temps et l’argent vont lui manquer ; ses troupes et même ses généraux sont las d’une guerre qui dure depuis trop longtemps ; ses anciens alliés l’abandonnent les uns après les autres ; à l’approche de l’armée des coalisés, la Hollande se soulève contre les troupes d’occupations françaises.

Le 31 décembre 1813, les alliés franchissent le Rhin à Mannheim et commencent à se répandre en masse sur le sol français. Le 11 janvier, le prince Murat signe un traité d’alliance avec l’Autriche.

Joachim Murat
Joachim Murat
Charles Pierre François Augereau
Charles Pierre François Augereau

Napoléon, qui refuse toujours toutes négociations, donne ses dernières instructions avant de rejoindre l’armée ; il remet le commandement d’une petite armée rassemblée autour de Lyon au maréchal Augereau ; il envoie l’ordre au prince Eugène d’évacuer l’Italie ; enfin, il confie la Régence à Marie-Louise. Le 24 janvier, il quitte Paris.

Marie-Louise
L’impératrice Marie-Louise

Même si Napoléon connaît la valeur administrative de ses préfets, il met beaucoup en doute leur dévouement au régime. Afin de s’assurer le soutien des départements, il nomme, le 26 décembre 1813, des commissaires extraordinaires dans chaque division militaire de l’intérieur. Ces hommes, originaires des pays où ils sont envoyés, ont pour mission de prendre des mesures utiles à la défense nationale mais aussi pour raviver l’esprit public. Le commissaire de la 7e division militaire est le comte de St Vallier, relayé en Isère par un jeune et brillant auditeur au Conseil d’Etat, Henri Beyle, plus tard connu sous le nom de Stendhal 1)On lira avec intérêt la correspondance de Stendhal pour cette période .

Le jeune Stendhal
Le jeune Stendhal

 

Le prince de Schwarzenberg
Le prince de Schwarzenberg

Si les grosses opérations ont lieu dans le nord de la France, des opérations ont lieu aussi dans l’Est, le Sud et le Sud Ouest du pays. L’armée coalisée du Nord, commandée par Blucher, passe par la Belgique pour envahir la France. L’armée coalisée de Bohême, commandée par Schwarzenberg, viole la neutralité de la Suisse pour envahir la France par le Jura, le 21 décembre 1813, avec 6 colonnes d’attaques, dont une (de 12 000 hommes) est commandée par Bubna. Ces deux armées, qui totalisent 360 000 hommes, ont comme point de ralliement le plateau de Langres.

La colonne de Bubna, qui passe par Bâle, Fribourg, Lausanne et Genève, franchie la frontière française à Gex, le 29 décembre 1813. Le lendemain, les 1 500 soldats français de garnison évacuent la ville. Dès leur arrivée, les Autrichiens, comme les Français au temps des victorieuses campagnes, demandent des vivres mais refusent de loger en ville. Toutefois, la cité est mise en état de siège : des vedettes sont disposées et des postes de garde mis en place. Le 31 des mouvements de troupes autrichiens ont lieu à Gex.

Face à cette armée d’invasion commandée par Bubna, se trouve l’armée de Lyon. Cette dernière, dans le vaste plan stratégique de Napoléon, doit décider de la victoire.  Le maréchal Augereau a reçu l’ordre de couper les lignes de communications des coalisés. Après plusieurs combats victorieux, il doit affronter une armée forte de 60 000 hommes. Cette armée de Lyon est composée de 4 divisions d’infanterie et d’une division de cavalerie.

En Isère et en Dauphiné, Beyle et St Vallier s’activent pour assurer la défense et la cohésion patriotique. Alors que des combats ont lieu dans les environs de Bourg, dans l’Ain, mettant aux prises des soldats autrichiens de la colonne de Bubna et des troupes de ligne françaises 2)Parmi ces troupes se trouvent des hommes du 20e, 35e, 60e et 67e Régiments d’Infanterie de Ligne, 23e Régiment d’Infanterie Légère et de la Gendarmerie de la Garde Impériale., St Vallier, afin de juguler des bruits alarmants venant de Lyon, invite le maire de Grenoble, Renauldon, le 15 janvier 1814, à publier tous les deux jours des proclamations rassurantes. St Vallier est très méfiant et se défie des prêtres qu’il juge peu sûrs dans leurs conversations privées. Il active la défense, en supprimant tous les bacs établis sur le Rhône mais se rend compte du manque d’armes : “on pourrait tout espérer du Dauphiné, si nous avions quelques milliers de fusils” écrit-il au ministre de l’Intérieur, le 15 janvier. Très rapidement, St Vallier se rend compte que l’on ne peut pas défendre Grenoble dans Grenoble. Le 1er février, il invite le maire de la ville à faire de la position de pont de Pique-Pierre, une redoute défensive en y établissant un retranchement.

Les positions défensives françaises, du 15 janvier au 6 février s’établissent en arrière du Guiers, entre Fort Barraux, Voiron, Voreppe et le Pont de Beauvoisin. Les Autrichiens en trois colonnes d’attaques venant de Genève, se dirigeant sur Aiguebelle, Chambéry et Pierre-Châtel où ils sont arrêtés. La présence des Autrichiens dans la partie occidentale de la Savoie et le nord Isère, comme dans l’Ain, est une série de vexations et d’exactions commises sur les civils. Beyle, à la demande de St Vallier, rédige un rapport présentant ces exactions : malatraitances à Thoiry, le 21 février, coups de sabre sur la tête, le 1er mars et incendie de St Julien.

Dès lors commence, entre les 15 février et le 3 mars, une série de contre-offensives françaises victorieuses qui repoussent les Autrichiens à Génève, où la division Marchand, s’appuyant sur Fort l’Ecluse, bloque le corps d’armée de Bubna.

Le duc de Castiglione livre deux batailles à Mâcon et à Saint-Georges de Reneins, qui sont des défaites. Augereau livre une ultime bataille pour protéger Lyon : sur la rive droite de la Saône il dispose de 18 000 combattants pour s’opposer aux 48 000 hommes du prince de Hesse-Hombourg. Ses troupes sont déployées en arc de cercle, au nord de Lyon, depuis Limonest dans le mont d’Or, jusqu’à la Demi-lune, à l’ouest de Lyon. L’aile droite autrichienne de Bianchi effectue un mouvement tournant en attaquant Dardilly et la Demi-lune tandis que le corps de Wimpffen fait de fausses attaques sur Limonest pour fixer la division du général Musnier. Pendant ce temps, la brigade autrichienne Mumb chemine par le val de Saône, à l’est, pour tourner la position de Limonest.  Vers treize heures, Musnier constate que les Autrichiens occupent Dardilly et couronnent les hauteurs de mont d’Or. Craignant d’être tourné, il retraite vers Lyon, son repli entraînant celui de Pannetier qui défendait Dardilly. Quand Augereau découvre les divisions de Musnier et de Pannetier dans les faubourgs, il en prend la tête et dirige une vigoureuse contre-offensive. Il se maintient jusqu’à la nuit sur le plateau de la Duchère, bien secondé par Digeon à la Demi-lune.

Entre Saône et Rhône, les 6 000 soldats du général Barbet ont repoussé les 8 000  hommes du prince de Cobourg. Les charges successives des 4e et 12e hussards, soutenus par le 13e cuirassiers, permettent à l’armée de se replier, la nuit venue, dans Lyon. Ils ont perdu 1 000 hommes, les Autrichiens 3 000. Avec la perte de la bataille de Limonest, Lyon est livrée à l’ennemi.  Durant toutes ses actions, Augereau, commandant de l’armée de Lyon, est frappée d’inactivité, ne livrant que des combats de « secondes zones ». Augereau n’a pas “chaussée les bottes et les résolutions de 1793”. 3)La bataille oubliée de Limonest a vu s’affronter près de 80000 combattants ; les pertes françaises sont d’environ 1000 hommes, celles des ennemis de 3000. Sur cet épisode le maréchal Augereau a été accusé de laxisme et de défection. C’est injuste, car c’était une mission impossible vu la supériorité numérique de l’ennemi ; il n’a pas trahi Napoléon, même si après sa chute, comme beaucoup, il s’est rallié au nouveau régime.. Il se replie sur Valence et le général Marchand sur Grenoble. La ligne de front est alors sur Fort Barraux, St Laurent du Pont et la Tour du Pin.

              Les “Autres chiens” sont maîtres du terrain et les royalistes reprennent les postes. Le préfet de l’Isère, Fourier, doit dans l’embarras, faire un acte d’adhésion au nouveau régime et le 14 avril, demander aux maires de l’Isère de pousser leurs concitoyens à faire de même :

“je suis persuadé que les habitants de ce département feront éclater une joie unanime en apprenant que le  bonheur de leur patrie est consolidé par le retour à jamais mémorable d’une autorité tutélaire et paternelle…il est inutile, messieurs, de vous recommander d’exciter le zèle des habitants de vos communes ; je vous invite seulement à en autoriser l’expression”.

 Cette reprise en main du pouvoir par les royalistes est très mal vécue en Isère, comme dans l’Ain. A Grenoble, les manifestations anti-royalistes se multiplient. On manifeste dans les cafés, au jardin de ville. Le 5e Régiment d’Infanterie de Ligne, se distingue particulièrement. Le 5 juillet 1814, le préfet avoue cet état de fait :

“depuis quelques temps, il se manifeste parmi les troupes en garnison à Grenoble, un esprit d’opposition au gouvernement qui fait chaque jour de nouveaux progrès”.

Jérôme Croyet, docteur en Histoire, Archiviste adjoint aux A.D. de l’Ain, collaborateur au Magazine Napoléon 1er

 

 

References   [ + ]

1. On lira avec intérêt la correspondance de Stendhal pour cette période
2. Parmi ces troupes se trouvent des hommes du 20e, 35e, 60e et 67e Régiments d’Infanterie de Ligne, 23e Régiment d’Infanterie Légère et de la Gendarmerie de la Garde Impériale.
3. La bataille oubliée de Limonest a vu s’affronter près de 80000 combattants ; les pertes françaises sont d’environ 1000 hommes, celles des ennemis de 3000. Sur cet épisode le maréchal Augereau a été accusé de laxisme et de défection. C’est injuste, car c’était une mission impossible vu la supériorité numérique de l’ennemi ; il n’a pas trahi Napoléon, même si après sa chute, comme beaucoup, il s’est rallié au nouveau régime.