1806 – Dix-Neuvième Bulletin de la Grande Armée

Charlottenburg , 27 octobre 1806

L’Empereur, parti de Potsdam aujourd’hui à midi, a été visiter la forteresse de Spandau. Il a donné ses ordres au général de division Chasseloup, commandant le génie de l’armée, sur les améliorations à faire aux fortifications de cette place. C’est un ouvrage superbe; les magasins sont magnifiques. On a trouvé à Spandau des farines, des grains, de l’avoine pour nourrir l’armée pendant deux mois, des munitions de guerre pour doubler l’approvisionnement de l’artillerie. Cette forteresse, située sur la Sprée, à deux lieues de Berlin, est une acquisition inestimable. Dans nos mains elle soutiendra deux mois de tranchée ouverte. Si les Prussiens ne l’ont pas défendue, c’est que le commandant n’avait pas reçu d’ordre, et que les Français y sont arrivés en même temps que la nouvelle de la bataille perdue. Les batteries n’étaient pas faites et la place était désarmée.

Pour donner une idée de l’extrême confusion qui règne dans cette monarchie, il suffit de dire que la Reine, à son retour de ses ridicules et tristes voyages d’Erfurt et de Weimar, a passé la nuit à Berlin sans voir personne; qu’on a été longtemps sans avoir de nouvelles du Roi; que personne n’a pourvu à la sûreté de la capitale, et que les bourgeois ont été obligés de se réunir pour former un gouvernement provisoire.

Friedrich von Gentz
Friedrich von Gentz

L’indignation est à son comble contre les auteurs de la guerre. Le manifeste, que l’on appelle à Berlin un indécent libelle où aucun grief n’a été articulé, a soulevé la nation contre son auteur, misérable scribe, nommé Gentz, un de ces hommes sans honneur qui se vendent pour de l’argent.

Toute le monde avoue que la Reine est l’auteur des maux que souffre la nation prussienne. On entend dire partout :

“Elle était si bonne, si douce, il y a un an; mais depuis cette fatale entrevue avec l’empereur Alexandre, combien elle a changé ! “

Il n’y a eu aucun ordre donné dans les palais, de manière qu’on a trouvé à Potsdam l’épée du grand Frédéric, la ceinture de général qu’il portait à la guerre de Sept Ans et son cordon de l’Aigle Noir. L’Empereur s’est saisi de ces trophées avec empressement et a dit :

“J’aime mieux cela que vingt millions.”

Puis, pensant un moment à qui il confierait ce précieux dépôt :

“Je les enverrai, dit-il, à mes vieux soldats de la guerre de Hanovre, j’en ferai présent au Gouverneur des Invalides; cela restera à l’Hôtel.”

L'épée de Frédéric au MUsée de l'Armée
L’épée de Frédéric au Musée de l’Armée

On a trouvé dans l’appartement qu’occupait la Reine, à Potsdam, le portrait de l’empereur de Russie dont ce prince lui avait fait présent. On a trouvé à Charlottenburg sa correspondance avec le Roi pendant trois ans, et des mémoires rédigés par des écrivains anglais; pour prouver qu’on ne devait tenir aucun compte des traités conclus avec l’empereur Napoléon, mais se tourner tout à fait du côté de la Russie. Ces pièces surtout sont des pièces historiques; elles démontreraient, si cela avait besoin d’une démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre aux femmes de l’influence sur les affaires politiques. Les notes, les rapports, les papiers d’État étaient musqués et se trouvaient mêlés avec des chiffons et d’autres objets de la toilette de la Reine. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes les femmes de Berlin ; mais aujourd’hui elles ont bien changé. Les premiers fuyards ont été mal reçus; on leur a rappelé avec ironie le jour où ils aiguisaient leurs sabres sur les places de Berlin, voulant tout tuer et tout pourfendre.

Anne, Jean, Marie, René, Savary
Anne, Jean, Marie, René, Savary

Le général Savary, envoyé avec un détachement de cavalerie à la recherche de l’ennemi, mande que le prince de Hohenlohe, obligé de quitter Magdeburg, se trouvait le 25 entre Rathenow et Ruppin, se retirant sur Stettin.

Le maréchal Lannes était déjà à Zehdenick; il est probable que les débris de ce corps ne parviendront pas à se sauver sans être de nouveau entamés.

Le corps bavarois doit être entré ce matin à Dresde; on n’en a pas encore de nouvelles.

Le prince Louis-Ferdinand, qui a été tué dans la première affaire de la campagne, est appelé publiquement à Berlin le petit duc d’Orléans. Ce jeune homme abusait de la bonté du Roi au point de l’insulter. C’est lui qui, à la tête d’une troupe de jeunes officiers, se porta pendant une nuit à la maison de M. de Haugwitz, lorsque ce ministre revint de Paris, et cassa ses fenêtres. On ne sait si l’on doit le plus s’étonner de tant d’audace ou de tant de faiblesse.

Une grande partie de ce qui a été dirigé de Berlin sur Magdeburg et sur l’Oder a été intercepté par la cavalerie légère. On a déjà arrêté plus de 60 bateaux chargés d’effets d’habillement, de farine et d’artillerie. Il y a des régiments de hussards qui ont plus de 500,000 francs. On a rendu compte qu’ils achetaient de l’or pour de l’argent à cinquante pour cent de perte.

Le château de Charlottenburg, où loge l’Empereur, est situé à une lieue de Berlin, sur la Sprée.